Que les gros salaires baissent la tête

Eric Le Boucher – Slate.fr – 26/03/09

« J’ai toujours été partagé sur le salaire des patrons. D’un côté je trouve bien qu’on puisse gagner de l’argent en France et même beaucoup d’argent. Ce pays est menacé par l’égalitarisme, virus de la médiocrité, et par l’envie, cancer du socialisme. Qu’on ne soit pas obligé de s’exiler pour devenir millionnaire par son travail ou ses idées est un signe de dynamisme, d’inventivité, de compétition, bref de bonne santé de l’économie.

De l’autre, trop c’est trop. Trop surtout en ce moment de récession meurtrière où tout se conjugue avec du «moins». Qu’est-ce que «trop» ? Difficile de chiffrer. Allons : un plafond de 3-5 millions de revenu annuel brut pour un PDG du haut du CAC 40 ? Ce qui est sûrement «trop», c’est l’ensemble : parachute de bienvenue, gros revenu, stock-options, frais et sur-frais, bonus, parachute de sortie, pension complémentaire, etc.

Un patron n’est pas le propriétaire. C’est l’actionnaire qui prend les risques et on en voit la réalité aujourd’hui avec l’effondrement des cours de Bourses. Les propriétaires ont perdu la moitié de leurs avoirs. Le PDG est bien payé pour être incité à «servir l’actionnaire» qui l’a désigné pour cela. Il doit donc avoir, comme ses collaborateurs, une part «variable» importante, liée aux résultats. Quand le résultat fait défaut, cette part doit être nulle, c’est le contrat, et non pas attribuée quand même, comme c’est le cas souvent par des conseils d’administration qui restent composés en France des copains, les autres patrons du CAC 40, qui se tiennent ainsi les uns les autres «par la barbichette». Le système de «part variable» est légitime mais il est dévoyé.

Longtemps, les patrons français ont été moins payés que leurs homologues étrangers, en particulier américains. Ce fut un argument pour rattraper leur retard, très brutalement, après 1986 et les premières privatisations. Le changement a été spectaculaire : de peu rémunérés sous la férule de l’Etat nationalisateur, les PDG des grands groupes privatisés se sont mis à toucher de quoi «devenir riches» en cinq-dix ans de mandat. Leurs prédécesseurs avaient pu accumuler l’équivalent de 2 millions d’euros en une carrière, eux ont pu mettre dix fois plus de côté, voire beaucoup plus encore. Ils se sont assez enrichis pour assurer leur propre avenir mais aussi celui de leurs enfants et de leurs petits enfants, acquerrant une «fortune» comme au XIXième siècle.

La raison pousse à dire que cela est allé «trop» loin. Quelle raison ? La raison morale ? Oui. En tout cas, au cours de cette crise. Quant la politique est impuissante à empêcher les drames – tout juste peut-elle les amoindrir un peu pour les plus secoués- alors l’opinion se tourne vers les symboles d’impunité et d’injustice. Nous y sommes. Les patrons devraient ouvrir les yeux sur le monde normal et le comprendre d’eux mêmes.

Raison économique ? Les dirigeants français restent accrochés à l’argument que leurs groupes sont internationalisés et que leur salaire dépend du «petit marché mondial des bons patrons». En clair, ils doivent être rémunérés comme des Américains. La crise va-t-elle alors, mondialement, réduire leurs salaires ? Barak Obama en limitant à 500 000 dollars les revenus de ceux qui touchent des aides d’Etat a-t-il, au delà du symbole, enclenché une inflexion historique ? Le France ne ferait-elle finalement  que prendre le train mondial en marche ?

Deux tendances vont jouer dans des sens opposés. Un, nous entrons dans une phase où l’économie réelle peut espérer prendre sa revanche. L’argent facile, c’est fini. Dans ce cadre, on devrait assister à un retour du long terme, à un souci d’investir et de garder les équipes, à un besoin d’asseoir les rémunérations sur les performances de longue durée. Les patrons parachutés à prix d’or, ce pourrait être une période révolue. Deux, l’autre tendance, contradictoire, c’est la course à l’épargne qui va se durcir à l’échelle mondiale pour rembourser les dettes gigantesques laissées par la crise. Qui dit course à l’épargne dit rémunération élevée pour l’attirer et donc il y a peu de chance que l’actionnaire accepte des rendements abaissés.

En bref, on rentre dans une période qui devrait être favorable à une baisse relative des salaires des dirigeants mais avec des actionnaires qui exigeront toujours des rentabilités très élevées et qui voudront conserver des mandataires dévoués à leur cause et payés en conséquence. L’issue de cette bataille n’est pas facile à deviner, mais il y a de fortes chances pour que les salaires ne régressent que peu.

Que peut faire un gouvernement ? Nicolas Sarkozy a raison de ne pas vouloir légiférer et de vouloir  éviter «la démagogie». Dans ces moments de tension de l’opinion en effet, le législateur fait toujours plus de mal que de bien. Il provoque des effets contraires à vouloir faire des lois pour seulement une poignée de personnes. Puisque les parts variables comme les bonus sont dénoncées, la loi risque d’élever en compensation la part fixe du salaire, au dépend de l’incitation à prendre des risques. Pressé, le législateur improvise souvent  dangereusement : les stock-options par exemple sont très utiles pour les start-up, comment rémunérer les salariés si on les interdit ? L’autre arme gouvernementale, l’impôt, Nicolas Sarkozy la refuse. Il veut être le président pour qui le travail paie, il ne veut pas augmenter les impôts.

Lui reste la parole, la dénonciation publique d’autant plus vive qu’on ne légifère pas. Ce n’est pas inutile. Sans doute les conseils d’administration vont-ils surveiller de plus près les rémunérations et trouver un peu de courage pour écrêter les salaires les plus hauts. Mais cette arme de la parole a aussi un risque : celui d’encourager les dénonciations à n’en plus finir et de faire des PDG des boucs émissaires. Ce n’est pas bon pour réconcilier les Français avec les entreprises et somme toute avec le juste profit. »

Eric Le Boucher

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