«Pour Obama, l’Europe n’est pas essentielle»

Le Temps – 09/04/09

Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, analyse l’impact de la première tournée européenne de Barack Obama.

Par Propos recueillis par Frédéric Koller

Le Temps: « Barack Obama est venu dire aux Européens que les Etats-Unis ont changé. Mais qu’est-ce que cela change pour les Européens?

Pascal Boniface: Il y a une approche tout à fait différente d’Obama avec les pays européens de celle de George Bush. Il y avait une attente extraordinaire autour d’Obama parce que l’Europe était vraiment lasse et fatiguée de George Bush, un président autiste qui avait un effet repoussoir et qui avait mis à mal le lien transatlantique. A l’inverse Obama est extrêmement attractif, actif tout en étant à l’écoute des partenaires. Ce n’est plus l’immobilisme, ni la volonté d’imposer aux autres des solutions. La façon dont le G20 s’est passé, où l’on a vu un Obama tenant compte, par conviction autant que par réalisme, du fait que le multilatéralisme était la seule approche possible, fait que maintenant il y a à nouveau un accord entre Etats-Unis et Europe pour dire: oui, les Etats-Unis sont indispensables, mais non les Etats-Unis ne peuvent pas agir ni décider seuls.

– Quel est le bilan de cette tournée européenne?

Le G20 s’est mieux passé qu’on pouvait le craindre. Il n’y a pas eu de divisions entre Européens et Américains. On n’a pas tout réglé, mais les bases d’un accord minimal ont été trouvées. On est passé du G8 au G20, à une multipolarisation émergente du monde dont Barack Obama ne s’est pas offusqué. Cela tient d’une part à la faiblesse relative des Etats-Unis, reconnue par Obama. Chacun est toujours sensible au fait qu’un pays ou un dirigeant puisse reconnaître les torts de son pays et donc un nouveau rapport de force. Le sommet de l’OTAN a été sans surprise. Peut-être que le faux pas – et je le dis en étant un partisan de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne – c’est qu’Obama a fait comme les autres présidents américains: il a voulu décider des contours de l’UE, or ce n’est pas le problème d’un président américain. Dans le cas de la Turquie, il s’est écarté des règles qu’il s’est fixées de non-interférence dans les affaires intérieures. En l’occurrence, il fait preuve d’une approche plus classique, plus unilatéraliste américaine.

– On a tout de même constaté, lors de ce G20, des divergences de fond entre Européens et Américains sur la manière de lutter contre la crise économique. N’y a-t-il pas là une fracture?

Non, cela ne me choque pas. Nous ne sommes justement pas d’accord sur tout. Ce qui était gênant avec Bush auparavant, ce n’était pas les désaccords, mais le fait que ces désaccords ne soient pas acceptés ou qu’ils étaient vécus comme des trahisons. Or, on n’est pas dans le bloc soviétique, on peut avoir des approches différentes. Il ne faudrait pas passer d’un extrême à l’autre. Nous avons entre nous, entre Français et Allemands, entre Européens, des divergences. Simplement maintenant ces divergences s’expriment à travers des négociations au sein de l’UE et non plus par des conflits. Le fait qu’Obama soit président ne veut pas dire que tout d’un coup les pays européens soient devenus des pays américains. Nous avons des agendas qui ne sont pas tout à fait similaires. La vraie différence est que l’on accepte d’avoir ces différences et que l’on puisse ne plus être d’accord sans que cela constitue un drame majeur entre pays alliés.

– Qu’en est-il du bouclier antimissile? Il semblait qu’Obama était sur le point d’y renoncer, du moins dans son discours à l’égard des Russes, et à Prague il réaffirme sa nécessité. Comment le comprendre?

Il était peut-être difficile à Prague de mettre au pied du mur les dirigeants tchèques en disant qu’on allait abandonner un projet qui fait problème dans l’opinion tchèque et que le gouvernement tchèque avait soutenu. Donc il était difficile au président Obama de dire que ces projets étaient abandonnés. Par contre le bouclier antimissile est toujours conditionné. S’il y a des progrès sur le dossier iranien, cela donnera à Barack Obama un motif pour dire que cet objectif n’est plus utile.

– En Afghanistan, Barack Obama plaide pour un renforcement des troupes de l’OTAN. Les Européens sont beaucoup plus réticents. N’y a-t-il pas une déception ?

Oui, certainement. Mais Obama devait s’attendre à cela. Il savait qu’il ne pouvait pas exiger plus. Il ne pouvait rien obtenir de plus de l’Allemagne du fait de la proximité des élections. Là encore, il y a une divergence d’appréciation, mais Obama sait que les Européens sont à la limite de leurs capacités militaires et politiques. Déception, donc, mais nulle animosité.

– George Bush avait divisé les Américains et les Européens de l’Ouest. Peut-on dire pour autant que l’Amérique d’Obama et l’Europe partage une même vision du monde ?

Grosso modo, oui. Il n’y a pas similarité de vue entre l’UE et les Etats-Unis, mais il y a de très grandes convergences.

– Barack Obama parle beaucoup de «respect mutuel», y compris à l’égard de régimes autoritaires comme l’Iran ou la Chine. N’y a-t-il pas le risque d’un glissement vers un relativisme culturel et politique qui pourrait remettre en question les valeurs fondamentales qui unissent les Etats-Unis et les Européens, à commencer par la défense du modèle de la démocratie libérale ?

Non. Il faut savoir ce que l’on veut. On a suffisamment reproché à Bush de vouloir imposer des régimes à des sociétés qui n’étaient pas prêtes à les accepter et qui l’étaient d’autant moins que cela se faisait sous la pression extérieure et la contrainte. L’approche européenne est plutôt de dire que la démocratie est un système préférable, mais qu’elle doit prendre racine à l’intérieur de la société où elle se nourrit et non pas être un produit d’exportation. Imposer des régimes de l’extérieur à des sociétés est illusoire. C’est la fin du néoconservatisme, c’est ainsi qu’il faut le comprendre.

– Donald Rumsfeld raillait la vieille Europe, Barack Obama s’adresse aux jeunes Français et Allemands. Faut-il y voir une volonté de tourner une page ?

Non. Ce sommet de l’OTAN était agendé avant l’élection d’Obama. S’il y a un choix volontaire de sa part, c’est d’aller en Turquie pour parler aux musulmans.

– Certains commentateurs ont souligné le fait qu’Obama était moins proche de l’Europe que d’autres présidents américains, notamment John F. Kennedy ou Bill Clinton. Y a-t-il un changement dans l’attachement européen de la part de la présidence américaine ?

Je ne suis pas sûr que tous les présidents américains aient connu les Européens et la complexité européenne. Ce que l’on constate c’est que l’Europe n’est pas un enjeu essentiel aux yeux d’Obama. Il y a d’autres urgences. Il peut y avoir effectivement un affaiblissement relatif de l’Europe sur la scène internationale par rapport aux pays émergents. C’est aussi dû au fait que l’Europe ne pose pas de problème comme la Russie, la Chine, l’Iran ou le Proche-Orient. Le relatif consensus transatlantique fait qu’il y a moins d’énergie et d’attention portée à l’Europe qu’à des zones de crises potentielles. C’est à l’Europe d’exister et de plus peser sur le cours des choses sans avoir pour unique baromètre l’intérêt que lui porte le président des Etats-Unis.

– Barack Obama a fâché nombre de responsables européens par ses déclarations sur un nécessaire élargissement de l’espace européen à la Turquie. Quel est le rôle de ce pays dans le nouvel ordre mondial qu’essaye d’instaurer Washington ?

La Turquie a l’avantage d’être un pays membre de l’OTAN, d’être un pays laïc et moderne et d’avoir un gouvernement qui parle aussi bien au Hamas qu’à Israël. Si Obama pense que plaider l’entrée de la Turquie dans l’UE suffit à apaiser la relation entre les Etats-Unis et le monde musulman, il se fait des illusions. J’attends de savoir si Obama va aborder véritablement la question palestinienne. Là, il y a la possibilité d’une vraie révision stratégique dans le sens positif des relations entre les Etats-Unis et le monde musulman. Il peut faire le pari de simplement envoyer un message d’amitié, de respect et de paix sans aborder directement la question palestinienne. Mais il suscitera une très grande déception. Tous les espoirs placés en lui dans le monde musulman vont alors s’amenuiser très rapidement. Obama ne pourra pas améliorer profondément et durablement les relations avec le monde musulman s’il ne fait pas bouger Israël sur la question palestinienne car cette question est devenue centrale.

– On a beaucoup parlé sous Tony Blair de la relation privilégiée entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Voit-on avec Obama se dessiner de nouvelles lignes fortes à l’égard de l’un ou l’autre des pays européens ?

Barack Obama a essayé de se tenir à égale distance. Il a fait un hommage appuyé – un peu à destination de la presse – pour Nicolas Sarkozy. Mais j’ai le sentiment qu’il a voulu montrer qu’il n’avait pas de préférence et qu’il était prêt à coopérer avec tout le monde sans choisir d’allié privilégié.

– En Europe centrale, où l’on appréciait bien davantage George Bush et l’idée d’une Amérique protectrice face à la Russie, n’y a-t-il pas, du coup, quelques craintes ?

Certainement. Les pays de l’est européen sont toujours viscéralement méfiants à l’égard de la Russie et ils ont le sentiment qu’on ne peut parler avec la Russie qu’en position de force, sentiment partagé par George Bush. L’approche plus coopérative d’Obama peut dans un premier temps les déstabiliser même si à terme elle peut leur être utile en permettant à la Russie d’avoir un comportement plus modéré. Le fait de dénoncer la Russie comme une menace contribue à crisper la Russie et nous entraîne dans un cercle vicieux. Obama choisit la démarche inverse. Il veut entretenir un véritable partenariat avec la Russie, il pense que cela va la décrisper. Et si les pays de l’est européen sont inquiets et déstabilisés, ceci peut toutefois servir leurs intérêts à long terme. « 

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