Bonus : le double discours des politiques

Les Echos – 21/09/09

Depuis quelques mois, la mise en cause des acteurs de la finance s’accélère. Après les « hedge funds » et les paradis fiscaux – qui ne peuvent être logiquement tenus pour responsables des difficultés des institutions financières les plus régulées -, les traders sont tenus d’endosser la responsabilité de la crise. Peu importe, ici aussi, que les faits ne soient pas aussi simples que les slogans et qu’au final les bonus de ces salariés ne soient pas non plus les principaux responsables de la crise du système financier. Ces rémunérations sont indécentes. Elles remettraient en question l’harmonie du corps social. Cette assertion est loin d’être illégitime mais mérite mieux que des harangues à l’adresse des militants réunis dans les universités d’été.

Finalement, qu’est-ce qui est le plus porteur de troubles et de découragement : les hauts salaires de quelques-uns ou les trop bas salaires d’une grande majorité de Français ?

Ce qui aujourd’hui pèse réellement sur le pouvoir d’achat des Français, c’est l’accélération du déclin économique de notre pays sur ces trente dernières années. L’échec de nos politiques industrielles, qui ont ralenti les adaptations de notre appareil productif et trop souvent favorisé les grandes entreprises au détriment des PME, et la trop forte croyance dans le succès commercial d’innovations décidées au sein du complexe militaro-industriel au détriment de l’écoute des besoins du marché pèsent bien plus lourd sur le niveau de vie de nos concitoyens que des bonus qui, en définitive, sont payés par les actionnaires. Le vrai problème des Français n’est pas le niveau de rémunération d’une infime minorité de salariés, mais la faible augmentation de la productivité globale de notre pays. Celle-ci est liée à la faible part des activités industrielles, délaissées au profit du développement d’une économie de services qui enferme de plus en plus de nos concitoyens dans des emplois de néo-domesticité qui ne favorisent ni la hausse du pouvoir d’achat ni la juste rémunération des qualifications de la majorité d’entre eux. Héritant d’un déficit public élevé, conséquence de la récession des années 1992-1993, la France a mené au cours des quinze dernières années une politique économique restrictive privilégiant la convergence monétaire européenne à l’investissement et à la croissance. Cette politique a accéléré de fait la montée des déficits publics et sociaux, dont le financement pèse cruellement sur l’emploi et les rémunérations.

Plus inquiétante encore est cette idée qui gagne les coeurs, si ce n’est les esprits, depuis le discours refondateur de Toulon, et qui pose la question de l’utilité plus ou moins grande de certains métiers et secteurs de l’économie. Les prix, le marché seraient en fait incapables d’orienter la production des biens et services de l’économie et il faudrait que l’Etat s’en charge. Certains d’entre nous seraient finalement des « inutiles sociaux », à commencer par les financiers de marché, qui ne participeraient en rien au développement de l’économie réelle. Ces nouvelles idées reçues ne résistent pas aux multiples études scientifiques qui montrent que ce sont les économies qui disposent des marchés financiers les plus actifs, les plus innovants, qui ont le coût d’accès au capital le plus faible pour les entreprises. Le drame du rapport des Français à l’économie tient probablement dans le schisme permanent entre le discours sur la singularité de notre modèle économique et social, et notre impérieuse obligation d’insertion dans le monde globalisé tel qu’il est. Ce grand écart conduit souvent au double discours et rend absolument inefficace, parce qu’illisible, notre politique économique. Comment la même ministre de l’Economie peut-elle mettre en place un régime fiscal des impatriés très favorable aux hauts salaires de la finance qu’elle souhaite attirer en France tout en dénonçant le montant de leurs bonus ? Comment la même ministre peut-elle fortement détaxer, par le même dispositif, les revenus des capitaux étrangers pour fournir aux gestionnaires de fonds spéculatifs des conditions fiscales aussi attractives que celles de la place de Londres (« remittance basis ») tout en stigmatisant constamment le rôle et les rémunérations de ces gérants ? Comment la même ministre peut-elle à la fois organiser la sécurisation juridique du régime des « carried interest », qui permet de transformer des bonus en revenus de capitaux mobiliers et ainsi d’échapper à la progressivité de l’impôt sur le revenu que subissent les salaires, envisager l’extension de ce régime initialement réservé aux fonds de « private equity » aux gestionnaires de fonds spéculatifs et, dans le même temps, soutenir l’idée d’une taxation des activités spéculatives ?

Il serait temps que nos dirigeants retrouvent un peu de cohérence entre leurs discours et leurs actes. On ne peut pas en même temps vouloir et, à juste titre, renforcer l’attractivité de la place financière de Paris tout en montrant du doigt les bénéficiaires de cette attractivité. N’en déplaise à M. Guaino, les actes de nos gouvernants montrent qu’ils reconnaissent l’importance de l’industrie financière et le besoin qu’a la France de garder et d’attirer les talents de la finance. Alors qu’ils l’assument et cessent de développer des discours populistes qui ne peuvent qu’entretenir la confusion et entraîner une défiance toujours plus grande vis-à-vis du personnel politique.

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