De la crise financière à la crise de la dette

Project Syndicate – Kenneth Rogoff – 21/09/09

Que ce soit la reine d’Angleterre ou l’ouvrier automobile licencié de Detroit, tout le monde veut savoir pourquoi si peu d’experts avaient pressenti la crise financière. Comment des spécialistes peuvent-ils aujourd’hui affirmer que les catastrophes financières ne se reproduiront pas alors qu’ils sont incapables de prévoir leur première occurrence ?

La réponse à cette difficile question n’est pas rassurante. Car il y a toujours un risque que la crise financière soit simplement en phase d’hibernation et qu’elle se métamorphose lentement en crise de la dette publique.

Pour le meilleur ou pour le pire, la raison pour laquelle la plupart des investisseurs sont beaucoup plus confiants qu’ils ne l’étaient il y a encore quelques mois est que les gouvernements, un peu partout dans le monde, ont déployé un filet de sécurité autour du système financier. Ils ont en outre soutenu les économies en créant d’énormes déficits, pendant que les banques centrales ont ramené presque à zéro leurs taux d’intérêt. Mais ces grandes largesses peuvent-elles constituer une réponse définitive ? Les pare-chocs fonctionnent parce que les contribuables ont des poches profondes, mais aucune poche n’est sans fond. Et lorsqu’un Etat commence à ne plus pouvoir faire face à ses obligations, il n’y a ni pare-chocs ni filet de sécurité. Lorsqu’un peu partout dans le monde la dette publique atteint de tels niveaux, c’est-à-dire des niveaux qui en principe ne se constatent qu’en périodes d’après-guerre, il devient évident que la stratégie actuelle n’est pas viable à long terme. Et pendant combien de temps l’endettement peut-il continuer ? Nous l’ignorons. En théorie, une économie surendettée peut, même pendant des décennies, avancer lentement mais sûrement avant de s’écrouler et de disparaître. Tout se résume à la confiance et à la coordination des attentes, ce qui dépend, par ailleurs, des caprices de la nature humaine. Nous pouvons donc prévoir quels sont les pays les plus vulnérables, mais quand à déterminer exactement où et quant la crise va frapper, c’est pratiquement impossible. On peut comparer cela à la prévention d’une crise cardiaque. Une surveillance assidue peut permettre de recueillir des informations potentiellement très utiles pour prévenir la crise cardiaque. Mais, en dernier ressort, ce ne sera utile que si l’individu suit un traitement et qu’il finit par modifier de façon significative son style de vie et ses habitudes. Il en est de même pour les systèmes financiers.

Une bonne surveillance permet de récolter des informations qui ne sont utiles que si l’on apporte une réponse. Malheureusement, nous vivons dans un monde où le système politique et les dispositifs de régulation sont souvent très faibles et souffrent de myopie. Aucune économie n’est immunisée contre les crises financières, quel que soit le nombre d’investisseurs et de leaders qui essaient de se convaincre du contraire. Aujourd’hui, répéter « cette fois c’est différent » revient à dire que, puisque les gouvernements supportent l’intégralité de la dette, nous n’avons pas à nous inquiéter. On nous rassure constamment sur le fait que les gouvernements ne manqueront pas à leurs engagements concernant celle-ci. Dans les faits, cependant, les gouvernements, un peu partout dans le monde, font défaut à leurs obligations avec une étonnante régularité, soit purement et simplement, soit par le biais de l’inflation. Ce qui fut le cas pour les Etats-Unis dans les années 1970, mais aussi dans les années 1930, lorsqu’ils ont dévalué le dollar par rapport à l’or, de 20 dollars à 34 dollars l’once.

Pour l’instant, la bonne nouvelle, c’est que la crise sera contenue tant que les lignes des crédits publics seront maintenues. La mauvaise nouvelle, c’est que la vitesse à laquelle enfle la dette pourrait bien entraîner une seconde vague de crises financières d’ici à quelques années. Mais l’énorme dépendance des Etats-Unis pour le financement de sa dette à l’égard de l’étranger, surtout de la Chine, est encore plus inquiétante. Ce déséquilibre est sans doute à l’origine de la crise actuelle. Les Asiatiques reconnaissent que, s’ils continuent à accumuler des bons du Trésor américain, ils pourraient se retrouver dans la même situation que les Européens il y a trente ans, lorsque l’inflation a réduit comme peau de chagrin leurs avoirs en dollars. La question aujourd’hui n’est pas tant de savoir qui tire la sonnette d’alarme pour éviter la prochaine crise, mais plutôt de savoir si les responsables politiques l’ont entendue. L’explosion insupportable du niveau des déficits publics est une question clef sur laquelle les responsables du G20 devront plancher lorsqu’ils se réuniront à Pittsburgh. Sinon, la reine Elisabeth II et les mécanos de Détroit se demanderont pourquoi ils n’ont rien fait.

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