Et si on reparlait du marché ?

Les échos – 24/11/09 – JM Vittori

Pour nous autres Français, c’est une idée morte. Plus jamais on ne viendra nous embêter avec ce drôle de machin inventé par les Anglais qui s’appelle le marché. Ces dernières années, cet engin diabolique a fait n’importe quoi, forgeant la plus grave crise économique et financière depuis les années 1930. Si les Etats n’étaient pas intervenus avec toute leur puissance de frappe pour nous sauver de ses excès, nous serions dans la mouise. Rien ne vaut un bon président pour piloter l’économie. Le XXIe siècle sera public ou ne sera pas. D’ailleurs, le jury du Nobel d’économie a distingué cette année Elinor Ostrom, qui a passé sa vie à montrer que d’autres formes d’organisation pouvaient être bien plus efficaces que le marché.

Pourtant, nous autres risquons d’être déçus. Car le marché va très vite redevenir le coeur de l’organisation économique, si jamais il a cessé de l’être.

La première raison, c’est qu’on n’a rien inventé de mieux pour ajuster la production et la consommation de cette production. On célébrait au début du mois le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, qui marque symboliquement la chute de l’économie planifiée, seule alternative à l’économie de marché expérimentée à grande échelle. Et le marché était déjà au coeur de Teotihuacan, la cité précolombienne que raconte en ce moment une belle exposition au musée du quai Branly, à Paris.

La deuxième raison, c’est que la crise est devenue vraiment grave quand le marché a disparu. Marché fragile des produits titrisés, marché monétaire censé être plus consistant… Leur évanouissement a jeté les institutions financières puis les entreprises dans le chaos. Le problème n’est pas comment se passer du marché, mais comment mieux l’organiser. Comment éviter, aussi, qu’il tourne à l’envers, quand une hausse du prix des actifs financiers entraîne non une baisse de la demande, mais sa hausse. Ici, les pouvoirs publics ont évidemment un rôle essentiel à jouer. Un rôle qu’ils n’ont pas exercé ces dernières années, par paresse, par aveuglement idéologique et par renoncement face à des lobbies puissants. Pourvu qu’ils s’y mettent enfin !

La troisième raison du retour annoncé du marché, c’est que c’est le moyen le plus efficace de casser les rentes de la finance, qui aboutissent à des profits extravagants et des bonus astronomiques. Ici, les solutions sont plus compliquées. Les ressorts de cette rente sont mal connus. Mais seule une concurrence renforcée permettra de les détendre vraiment. Une concurrence qui n’est pas dans les gènes des banques, pas plus que dans ceux des autres entreprises. C’est aux pouvoirs publics de la faire respecter, voire de l’imposer, comme on l’a vu dans les télécommunications en France.

La quatrième raison, c’est qu’il va bien falloir être plus efficace après la crise. Dans tous les pays développés, la dette publique a explosé. La pression sur les finances des Etats va donc fatalement s’accroître. Les Etats vont chercher à mieux dépenser leur argent. Et là encore, on n’a rien trouvé de mieux que les mécanismes incitatifs du marché. Certains pays ont déjà largement réorganisé leur fonction publique avec de tels mécanismes, comme le Canada ou la Suède. D’autres ont encore plein de marges de manoeuvre en la matière, comme la France, qui a à la fois besoin de plus de marché et de mieux d’Etat.

Enfin, cette dette publique ne va pas s’évanouir comme par enchantement. Elle sera achetée par des investisseurs qui vont l’échanger au gré de leurs besoins et de leurs anticipations. Davantage de dette publique, c’est davantage de marchés financiers. Avec un pouvoir accru. Prenons même le pari que l’on entendra bientôt revenir la rengaine de la « dictature des marchés », qui impose sa loi aux pauvres Etats surendettés. Ironie cruelle de la crise…

Bien sûr, le marché n’a rien de pur et parfait. Ses zélotes sont aussi inconscients que ses ennemis. Mais c’est un instrument irremplaçable. Nous autres Français devrons nous y faire. Même si nous sommes par ailleurs bien placés pour faire valoir que l’Etat a lui aussi un rôle vital à jouer. Et que son effacement peut tourner à la catastrophe.

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