Marc Faber: «Le système sera en faillite dans cinq à dix ans»

Interview Marc Faber – Le Temps, par Propos recueillis par Daniel Eskenazi, Zurich

Selon Marc Faber, le gourou de la finance, les pays occidentaux sont devenus plus risqués que les économies émergentes 

L’intervention des Etats dans l’économie va-t-elle encore durer des années?

Certainement. L’excès de crédits qui a provoqué la crise a été plus ou moins nettoyé et caché sous le tapis. A entendre les discours récents de Bernanke (ndlr: président de la Réserve fédérale américaine) et de Krugman (ndlr: Prix Nobel d’Economie en 2008), aucune mention n’est faite par rapport à la croissance démesurée de l’endettement. Cela n’existe pas pour les Américains. L’Etat peut intervenir dans l’économie de deux manières: directement, ou via la politique fiscale et monétaire. C’est cette dernière qui est privilégiée. Il me semble qu’avec Obama, les aides étatiques augmenteront, notamment pour sauver Fanny Mae et Freddie. Ils ont bien plus de problèmes que n’en ont eus AIG et d’autres établissements. Aujourd’hui comme lors de la faillite du fonds LTCM, le message qui est envoyé par les Etats est: continuez de spéculer, nous sommes là pour vous sauver. Ceux qui veulent aux Etats-Unis créer une inflation de l’ordre de 6% par an ne pourront pas le faire sans avoir de problèmes d’endettement. Pour créer cette inflation, les taux d’intérêt seront artificiellement maintenus à des niveaux proches de zéro, comme aujourd’hui.

Cette année, on prévoit 1600 milliards de dollars de déficit pour les Etats-Unis. A moyen terme, l’endettement américain ne pourra être inférieur à 1000 milliards de dollars, ce qui reste énorme. En conséquence, lorsqu’il faudra remonter les taux d’intérêts pour réduire la dette, le payement des intérêts sera équivalent à 35% des entrées fiscales dans cinq à dix ans. Cela posera des problèmes énormes.

Où se situe-t-on dans le développement de la crise?

La crise financière est d’une certaine manière terminée, car les banques ont été sauvées. Avec des taux d’intérêts à 0%, les banques peuvent disposer de vos économies et les prêter à 5%. L’argent gratuit pénalise ainsi les épargnants, tout en permettant aux banques de s’enrichir. On n’a pas résolu une crise, on l’a simplement repoussée pour en créer une autre. Dans cinq à dix ans, la prochaine crise sera la faillite de certains Etats. Les emprunteurs auront de la peine à rembourser leurs dettes. Cela vaut autant pour les gouvernements que pour les entreprises. Dans mon scénario le plus pessimiste, on assistera à un éclatement de la bulle de l’endettement des Etats. Je reste totalement convaincu de la faillite du système dans cinq à dix ans. Elle commencera par les Etats-Unis. Ils sont déjà théoriquement en faillite. Leurs caisses de pension ont massivement investi dans les obligations d’Etat, Fanny Mae et Freddie Mac. Les institutions de prévoyance américaines sont les pires investisseurs du monde: elles achètent au plus haut et revendent au plus bas.

Comment réagissez-vous à la volonté d’Obama de restreindre les activités des banques?

Les démocrates ont perdu le Massachusetts, la cote d’Obama est au plus bas. Dans ce contexte, il prend une décision populiste envers un groupe ciblé, une minorité, et lui demande des comptes. Il suit les pas de Juan Peron en Argentine. Mais à mon avis, Obama est dangereux et il fera tout pour se faire réélire. Durant les dix dernières années, le secteur financier a grandi comme un cancer. La réalité économique ne détermine plus le marché, c’est le marché qui détermine la réalité économique. Cela est très malsain. Dès le début, je me suis opposé au sauvetage des banques. Il fallait protéger l’argent des épargnants et le séparer des activités de trading, sur les dérivés. Ainsi, les banques auraient été saines. Aujourd’hui, la transparence est pire qu’avant. La Réserve fédérale américaine ne veut pas se faire contrôler. Elle a certainement des choses à cacher.

Des grandes banques comme Goldman Sachs vont-elles disparaître?

C’est tout à fait possible. L’exposition dans les dérivés est toujours énorme et les Etats ne pourront plus lancer des programmes de soutien pour sauver des banques, car ils n’en auront plus les moyens.

Après l’Espagne et l’Angleterre, la Grèce rencontre d’énormes problèmes économiques. Quels sont les pays les plus risqués actuellement?

Généralement, les marchés émergents sont considérés comme les plus risqués. Mais aujourd’hui, ils se trouvent dans une situation financière nettement meilleure que les économies matures, ce qui est inhabituel. Aujourd’hui, c’est dans les pays occidentaux et au Japon que je vois le plus de risque de faillite. Mais avant cela, les Etats industrialisés imprimeront de l’argent, comme Mugabe au Zimbabwe.

Vous privilégiez donc toujours les marchés émergents?

Certains titres, à Hong Kong et en Chine, ont corrigé de 20% à 30% par rapport à leurs plus haut, après une hausse de 100%. Actuellement, je pense qu’il faut maintenant être très prudent lorsqu’on investit dans les marchés émergents. Il est aujourd’hui très difficile d’évaluer des stocks, alors que les taux d’intérêt sont de 0%.

A court terme, sur les dix derniers jours, les marchés sont survendus. Peut-être qu’il y aura un rebond cette semaine jusqu’à fin février. Ensuite, on assistera à une correction. Mais je ne pense pas que nous toucherons à nouveaux un plus haut. Il a probablement déjà eu lieu en janvier.

Y a-t-il tout de même des marchés intéressants en Asie?

La Thaïlande et Singapour sont attractifs, les titres n’y sont pas fortement valorisés. On peut trouver des actions avec des dividendes de 5% à 7%.

Quels titres recommandez-vous?

J’aime bien DSG International qui fabrique des pampers en Thaïlande, Thai Beverage et Thai Tap Water Supply aussi. Stella est intéressant. Il s’agit d’un fabricant de chaussures chinois qui produit 25 millions de paires par année. A Singapour, je trouve SATS (Singapore Airport Terminal Services) attractive. Cela ne veut pas dire que ces titres sont aussi intéressants qu’il y a un an, mais il y a selon moi un risque à garder toutes nos économies en cash. Mon raisonnement se base sur le fait que la politique monétaire américaine ne valorise pas les devises, bien au contraire. Il vaut donc mieux des actions que des obligations.

Aimez-vous toujours l’Inde et la Chine?

En tant qu’économiste, j’aime l’Inde qui a une banque centrale très responsable. Je reste très impressionné par les transformations de ce pays. Imaginez, par exemple, qu’en 2009, 120 millions de téléphones portables ont été vendus dans ce pays. Je suis toutefois plus réservé sur les actions indiennes, car la valeur de beaucoup de titres a doublé depuis leur plus bas. Concernant la Chine, il y a certes certains excès, mais je ne pense pas qu’il y ait une bulle énorme. Pendant que les Américains font la guerre en Afghanistan, les Chinois construisent Aynak, la plus grande mine de cuivre du monde, après avoir payé beaucoup pour exploiter le gisement. Pendant que les Etats-Unis construisent des voies pour que les trains roulent à 90 miles par heure, les Chinois font de même, mais à 180 miles par heures. Les Chinois ont suffisamment de réserves financières pour construire des infrastructures. En revanche, les Etats-Unis doivent investir 1000 milliards pour moderniser leurs infrastructures et ils n’ont pas d’argent.

Privilégiez-vous certaines matières premières?

Le cuivre, le nickel, le fer, le pétrole ne sont pas valorisés de manière attractive, car l’économie chinoise ralentit. Je ferais aussi attention aux devises des pays qui produisent des matières premières industrielles, comme les dollars australien et le canadien. Je les vendrais plutôt.

Vous aimez toujours l’or?

Oui, j’en ai racheté cette semaine. Pas parce que c’est le meilleur investissement, mais parce que le marché des actions n’est pas très attractif actuellement. Dix à 15% de mon portefeuille est composé d’or.

Que pensez-vous des matières premières agricoles?

C’est le meilleur investissement actuel avec des perspectives à long terme. En termes réels, le blé est à son niveau le plus bas depuis 200 ans. J’aime aussi le maïs et le soja, dont les prix seront plus hauts dans trois ans. Il est préférable de privilégier des contrats à terme («futures»), car ils engendrent moins de frais pour l’investisseur que les ETF. Sinon, on peut acheter des fermes; il s’agit d’un bon investissement.

Dans les pays occidentaux, les actions n’ont pas augmenté en dix ans. Seront-elles au même niveau dans une décennie?

Elles vont augmenter, mais il faut préciser par rapport à quoi. Elles vont s’apprécier par rapport à l’argent que les Etats n’arrêtent pas d’imprimer. Mais peut-être pas par rapport à l’or. Avec un portefeuille classique, on doit pouvoir générer un rendement de 5% à 6% par année pour les dix prochaines années. Mais je suis loin d’être optimiste sur les marchés actions.

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