La Chine et ses consommateurs

Les Echos – Eric Le boucher – 12/02/2010

L’information a été rendue officielle par la publication des données statistiques de 2007 (les plus récentes) : la part de la consommation des ménages dans le PIB chinois recule depuis l’an 2000. Elle représentait presque 50 % du PIB il y a dix ans, elle est tombée à 40 %. En clair, la Chine prend le chemin inverse de ce que lui demande la communauté internationale. La Chine devrait moins compter sur ses exportations, qui, excédentaires, créent le trop-plein de liquidités mondiales et le grand déséquilibre financier sur lequel s’est accrochée la bulle des crédits. Pour que le monde retrouve un chemin stable de croissance, la Chine doit réorienter son modèle de croissance vers la demande interne. L’Amérique doit consommer moins, la Chine plus. On observe exactement l’inverse.

Que va-t-il se passer maintenant à l’issue de la crise ? L’économiste Michel Aglietta est persuadé que le changement va s’opérer. « La Chine ne peut plus atteindre les 10 % de croissance avec le ralentissement occidental » qui réduit ses débouchés, a-t-il expliqué lors d’un colloque cette semaine au Conseil d’analyse stratégique. Il parie, du coup, que le « peg » (fixation) du yuan au dollar sera abandonné cette année pour un accrochage « souple » sur un panier de monnaies dont la composition restera secrète. Le yuan va de la sorte perdre « entre 3 et 5 % » en 2010, ce qui enrichira les Chinois et contribuera à augmenter leurs revenus. Michel Aglietta croit aussi à une hausse progressive des salaires dans la décennie. Bref, le changement est lent mais la direction est la bonne.

La principale difficulté est institutionnelle : la distribution des pouvoirs entre Pékin et les provinces. Le social relève des autorités locales, à commencer par le logement, le besoin le plus urgent. L’immobilier progresse en Chine, mais presque uniquement sur le haut de gamme, rien pour le logement social, les villes manquent de financement. Le conflit institutionnel semble très difficile à surmonter : Pékin n’a en réalité aucune confiance dans les potentats locaux pour leur confier plus d’argent à destination sociale. Il y a blocage.

Ajoutons que la Chine a progressé « vers plus de social » ces dernières années. Environ 90 % de la population dispose d’une couverture santé. Mais, du coup, les organismes hospitaliers ont augmenté leurs tarifs. Et, comme les remboursements sont très faibles, les ménages ont dû mettre encore plus de côté pour se prémunir. Le social, au lieu de faire baisser le taux d’épargne et d’augmenter la consommation, fait le contraire.

Surtout, au sein du Parti communiste au pouvoir, la messe n’est pas dite. Les conservateurs plaident qu’il n’est pas encore temps de rompre avec le modèle d’exportation qui a bien marché depuis trente ans. Le chômage touche 8-10 % de la population, et l’emploi reste l’objectif prioritaire. Il faut avoir à l’esprit que, si la croissance flirtait avec les 10 % ces dernières années, l’emploi ne progressait que très lentement, de 1 % l’an, à cause des pertes dans l’agriculture et des efforts de productivité de l’industrie. L’équilibre social reste très fragile. Il ne faut pas, en conséquence, alourdir les coûts de production par des charges sociales, plaident les conservateurs. Dans ce cadre, il faut noter le retrait, au bout de quelques semaines, du « contrat de travail » qui avait été rendu obligatoire au 1 er janvier 2008. Il devait enregistrer les salariés, les faire passer d’un CDD à un CDI avec indemnités de licenciement et augmenter les prélèvements sociaux.

Sur le fond, les conservateurs sont toujours très réticents à enrichir « les masses », car ils craignent qu’avec le niveau de vie ne progresse aussi la demande de libertés. Le PCC n’y survivrait pas. Ils veulent donc sciemment réserver l’enrichissement à une petite caste (dont certains d’entre eux). Toutes ces raisons expliquent pourquoi c’est l’investissement public, surgonflé par le plan de relance, qui est encore le principal (60 %) moteur de la croissance chinoise, laquelle a atteint 8,7 % en 2009 et devrait remonter à 9,3 % cette année. L’Etat ne diminue pas en Chine, il progresse. La crise a encore aggravé le déséquilibre. Toutes ces raisons, ces difficultés, expliquent pourquoi Pékin repousse les demandes occidentales et ne veut changer qu’ « à son rythme ». Simplement, il ne faut pas se leurrer : ce rythme sera lent.

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