Le changement climatique : pourquoi l’information est-elle aussi brouillée dans l’opinion publique ?

Le Monde – Vincent Moron est professeur de géographie à l’université Aix-Marseille-I et chercheur au Cerege (Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement)

Il y a quelques jours, Le Monde avait mis en ligne un sondage sur la question du changement climatique, notamment sur l’exagération ou pas par les scientifiques sur cette question. Sans surprises, approximativement un tiers des personnes sondées répondaient qu’effectivement les scientifiques exagéraient sur cette question. Par ailleurs, il suffit de visiter les blogs et les forums consacrés au sommet de Copenhague pour faire l’hypothèse que cette proportion semble être une limite basse de la fraction de l’opinion publique qui pense que, d’une façon ou d’une autre, le changement climatique est un faux problème, ou bien que si on admet que la température moyenne de la Terre augmente, cette variation n’est pas principalement le fait des activités anthropiques. Si on posait ce genre de questions à la communauté des climatologues, le consensus serait d’au moins 95 % pour dire que

(1) la température moyenne a augmenté au cours du XXe siècle et que le niveau désormais atteint est sans doute sans commune mesure depuis au moins mille ans ;

(2) que cette hausse, au moins depuis les années 70, est induite majoritairement par la hausse de la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre associée avec les activités humaines, et ne peut pas être imputée à des éléments naturels comme la variation de l’énergie que nous recevons du Soleil ou les éruptions volcaniques ;

(3) la température moyenne de la Terre va augmenter au cours des prochains siècles. Quels éléments peuvent expliquer cette inconsistance entre opinion publique et expertise scientifique ?

L’activisme des « dénégateurs » du changement climatique dans la sphère médiatique est incontestablement une première explication. C’est d’autant plus vrai avec le développement de la blogosphère, où on peut dire à peu près tout et n’importe quoi, en s’appuyant d’ailleurs sur de faux croisements d’informations grâce à l’hypertexte et qui finissent par tourner en rond. Le terme de dénégateur est le néologisme de l’anglais « denialist » et a un sens plus fort que « sceptique ». Le scepticisme fait partie intégrante de la recherche scientifique, et contrairement à ce qu’a fréquemment affirmé Claude Allègre, le GIEC n’est pas une « bande d’ayatollahs » qui refuserait les hypothèses alternatives pour expliquer les faits. On a parfois l’impression, comme dans d’autres domaines, qu’une affirmation consensuelle est par nature douteuse, du simple fait qu’elle repose sur une communauté d’experts et pas sur un illusoire « bon sens » qui viendrait d’en bas. Rappelons ici qu’on ne constate pas le changement climatique en sortant dehors tous les matins ! La dénégation concernant le changement climatique repose sur plusieurs points, qui peuvent se combiner chez certaines personnes. On peut citer au moins trois niveaux de dénégation :

(1) la température moyenne planétaire n’augmente pas et/ou il existe des périodes historiques plus chaudes dans le passé quand l’homme n’influençait pas de façon significative le climat, et/ou il est vain de chercher à calculer une moyenne thermique à l’échelle de la planète ;

(2) l’homme n’a pas de rôle majeur dans l’évolution climatique, qui est dictée par des paramètres naturels ;

(3) les modèles climatiques ne peuvent pas servir à prévoir le climat car il est trop complexe, et d’ailleurs, on ne peut pas prévoir le temps dans quinze jours.

Chacun de ces points a été et est discuté en permanence au sein de la communauté scientifique. La démarche scientifique implique un examen scrupuleux des faits et l’émission d’hypothèses explicatives. Or, jusqu’à présent, les trois questions exprimées ci-dessus ont reçu des réponses consensuelles après des dizaines d’années de travail. Cela ne signifie évidemment pas que nous avons accédé à la « vérité », effectivement illusoire dans un domaine aussi complexe que le système climatique, mais plutôt que l’hypothèse élaborée par le GIEC rend le mieux compte des faits tels qu’ils sont constatés. Les dénégateurs, relayés en cela par des journalistes et/ou des institutions, fréquemment dans la sphère libérale (car la question du changement climatique, si on l’admet, incite à la régulation et à l’acceptation de certaines contraintes), prennent aussi un malin plaisir à brouiller le discours. Par exemple, Vincent Courtillot a invoqué lundi matin sur France-Inter Emmanuel Leroy-Ladurie totalement à tort pour affirmer que l’optimum médiéval (période relativement chaude au début du second millénaire) était au moins aussi chaud que la période contemporaine.

Au-delà de l’anecdote, c’est un point-clé car trouver dans la période historique une période aussi, voire plus chaude que l’actuelle, serait susceptible d’invalider le rôle de l’homme dans la hausse actuelle. Notons que cette analogie n’est toutefois pas pertinente, car tout dépend des facteurs qui influençaient le climat à cette époque. De même, Claude Allègre dans une chronique parue dans Le Point en février 2008 invoquait, lui, la NASA et le GISS [Goddard Institute for Space Studies] (centre de recherche américain) pour affirmer que la température moyenne de la Terre avait diminué de 0,6 °C à 0,75 °C en 2007, « annulant donc la hausse des dernières décennies ».

C’est non seulement totalement faux, mais encore absolument impossible du point de vue physique (et Claude Allègre devrait parfaitement le savoir en tant que géophysicien) car la température moyenne de la Terre ne peut guère varier de plus de 0,25 °C d’une année sur l’autre. Elle correspond en effet à un équilibre énergétique entre l’énergie absorbée et celle émise, et une augmentation de la première, par exemple en liaison avec une augmentation des gaz à effet de serre (GES), induit une hausse de la température permettant de retrouver un équilibre puisqu’un corps plus chaud émet plus d’énergie sous forme rayonnante notamment. Le problème ici, c’est que nous sommes actuellement dans une phase de perpétuel ajustement, puisque les GES augmentent (et vont augmenter) continûment. Il me semble qu’un travail journalistique de base serait au moins de vérifier ce genre d’affirmations erronées où on invoque par exemple des absents prestigieux, car la plupart des sources sont disponibles pour tous sur le Net.

L’argument d’ hypothèses alternatives, qui expliqueraient la hausse des températures et seraient non reliées aux activités humaines, ne tient pas vraiment la route pour l’instant. La principale de ces hypothèses concerne les variations de la constante solaire (qui définit la quantité de rayonnement solaire interceptée par le disque terrestre) et ses interactions avec le rayonnement cosmique. Les travaux sur cette question montrent un effet réel, mais il est sans commune mesure avec la hausse des GES. Il faudrait que les tenants de cette hypothèse expliquent comment un facteur qui varie au maximum de 0,25 W/m2 depuis 1850 (= variation du rayonnement solaire absorbé par la Terre) aurait plus d’impact physique qu’un autre qui a augmenté de 1,6 W/m2 (= hausse des GES et des aérosols soufrés liée aux activités humaines) durant la même période. Un autre élément de ce type réside dans l’impossibilité de prévoir le temps dans quinze jours. Les dénégateurs confondent sans le dire les échelles de temps, et on peut très bien prévoir les conditions moyennes sur un espace donné si on a suffisamment d’informations sur la ou les causes à l’origine de cette variation. Juillet 2052 sera plus froid que janvier 2052 en France ! aucun doute là-dessus car la principale cause de cette variation est liée au fait que nous recevons beaucoup plus de rayonnement solaire en été (jours longs et Soleil haut) qu’en hiver (jours courts et Soleil bas).

Pour le changement climatique, c’est un peu la même chose : on prévoit que la température moyenne de la Terre sera plus chaude en moyenne par exemple sur 2070-2100 parce qu’un facteur déterminant du bilan énergétique de la Terre va changer entre-temps et que la réponse physique à ce changement est une hausse de la température. Cela n’interdit absolument pas l’occurrence de vagues de froid, par exemple en janvier 2081. Il serait d’ailleurs bien surprenant que celle qui s’annonce la semaine prochaine sur la France ne soit pas, une fois de plus, l’occasion pour les dénégateurs pour monter au créneau sur le ton « le changement climatique, c’est vraiment n’importe quoi ! ». Cyniquement parlant, il aurait été certainement plus productif que la conférence de Copenhague ait eu lieu il y a quinze jours car la température moyenne en France est au-dessus des normales de saison depuis trois bons mois. Ici, parler de la hausse des températures alors qu’il fera peut-être – 10 °C à Copenhague risque de poser un problème d’image …

Le discours des écologistes sur le changement climatique n’est pas non plus exempt de tout reproche. En effet, il est totalement contre-productif d’invoquer le changement climatique pour expliquer l’ensemble des problèmes environnementaux qui se posent à la planète. Même si ce n’est pas aussi caricatural que cela, les grandes messes médiatiques où on mélange tout et n’importe quoi ne sont, selon moi, absolument pas pédagogiques. On peut rejoindre Claude Allègre sur ce point et dire par exemple que l’accès à l’eau est un problème fondamental des décennies à venir, et qu’il est dommage que les politiques ne soient pas aussi empressés sur cette question que sur celle du changement climatique. Les variations des ressources en eau sont sans aucun doute liées au changement climatique, mais les variations du cycle hydrologique sont beaucoup plus difficiles à prévoir que celles des températures.

En théorie, un monde plus chaud verra une évaporation supérieure, mais il est pour l’instant très difficile de dire où les précipitations augmenteront et où elles baisseront, car le plus probable est qu’il y ait une coexistence des deux effets contradictoires. Il est donc illusoire de prévoir pour l’instant des impacts précis en terme hydrologique, même si certains signaux consensuels apparaissent (comme par exemple l’assèchement de l’Europe méridionale en été). De la même façon, relier le changement climatique à la disparition des neiges du Kilimandjaro ou bien à la sécheresse du lac Tchad n’a pas de réel fondement scientifique. Certains aspects du film d’Al Gore An Unconvenient Truth (Une vérité qui dérange) pose problème à ce titre.

Au-delà de l’impact médiatique, et de l’aspect symbolique, de ces événements, il me semble que cette utilisation ressort d’un travers analogue à celui des dénégateurs, c’est-à-dire faire coûte que coûte coïncider certains faits avec l’hypothèse à laquelle on croit sans faire la distinction entre ce qui est plausible, probable ou hypothétique. Sans parler des aspects anxiogènes, la mise en avant de faits spectaculaires dont les causes ne sont pas solidement établies n’aide pas à une prise en compte sereine des enjeux de changement climatique. Il serait dommage que les deux discours aboutissent au même résultat et contribuent, in fine, à l’échec du congrès de Copenhague.

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