Trop d’austérité ?

Les Echos – Eric Le Boucher – 11/06/2010

Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne, voici que les pays du nord de l’Europe, Allemagne, Grande-Bretagne, France, se tournent vers l’austérité budgétaire. Aucun n’y échappe, tous en même temps annoncent des plans de réduction des dépenses publiques. Deux questions viennent immédiatement à l’esprit : la reprise est-elle assez engagée pour pouvoir lui retirer ses béquilles sans dommage ? Les pays européens appuient tous ensemble sur le frein, risquent-ils de plonger dans la déflation ? Se dirige-t-on, en somme, vers trop d’austérité trop vite ?

Tout le monde se félicite de ce que les plans de relance ont permis d’éviter la grande dépression dans laquelle le monde s’enfonçait à toute vitesse après la chute de Lehman. Les Etats ont joué leur rôle. Mais ce « moment keynésien » est passé. Le G20, l’OCDE, la Commission de Bruxelles, les banques centrales, le FMI même recommandent tous, peu ou prou, d’établir des plans de rigueur. Avec un raisonnement qui ouvre l’« heure ricardienne » : les déficits alarment les ménages et les entreprises et les poussent à épargner, tandis qu’avec l’austérité les mêmes ménages et entreprises, dûment informés de ce qui les attend, vont continuer de consommer. Bref, la rigueur est bonne pour la croissance.

Est-ce trop tôt ? D’abord il faut souligner que les plans d’austérité en question ne s’appliqueront dans les grands pays qu’à partir de 2011. Pour cette année, on note que le plan d’Obama est plus lourd en dépenses que l’an passé. Qu’en France le déficit de 7,5 % en 2009 est attendu à 8 % en 2010, il ne décroît donc pas encore, au contraire. Que la Grande-Bretagne n’a pour l’instant coupé que de 6 milliards de livres le budget de 2010. Que l’Allemagne attend aussi son budget 2011 pour boire la purge.

Or, entre-temps, la reprise se solidifie. Elle reste « molle » en Europe, comme le dit le FMI (1 % en 2010), mais se confirme ces dernières semaines : l’industrie a enregistré des fortes hausses de commandes. L’Allemagne tire des bénéfices de la forte croissance asiatique et de celle des Etats-Unis qui est plus rapide qu’attendu (le FMI y prévoit maintenant 3,1 %). Au total, à l’heure qu’il est, commencer à inverser les moteurs en 2011 ne semble pas si casse-cou.

Mais si toute l’Europe fait de même, ne risque-t-on pas un effet récessif cumulatif ? Natacha Valla et Nick Kojucharov, économistes chez Goldman Sachs estiment que les plans de rigueur vont « couper » la croissance européenne de seulement 0,1 à 0,3 % d’ici à 2013. C’est « gérable », concluent-ils. Il faudrait des plans trois fois plus durs pour diviser la croissance par deux. Même jugement de Laurence Boone de Barclays Capital : les plans d’ajustement pénaliseront la croissance de 0,2 % cette année et moins de 0,7 % en 2011. Car si le mot austérité est justifié pour l’Europe du Sud, au Nord il s’agit plutôt de plans sévères d’économie. En Allemagne, le projet Merkel ne représente que 0,4 % du PIB par an, selon Barclays. En France, les 90 milliards d’économies annoncés (sans précision) paraissent beaucoup : il ne s’agit que de ramener les dépenses au niveau de 2007. En outre, la baisse de l’euro, de 10 % depuis six mois, vient donner de l’oxygène compensatoire. A elle seule, selon l’OCDE, cette chute de la monnaie unique permet un surcroît de croissance de 0,7 % la première année et de 1,3 % en deux ans, un effet supérieur.

L’euro restera-t-il « faible » ? Les ménages obéiront-ils l’hypothèse ricardienne ? Une hésitation est permise. On ne peut pas être totalement rassuré. C’est dire combien il est impératif et urgent d’accompagner l’austérité par des mesures structurelles de croissance. Dans un limpide article, Jeffrey Sachs, professeur à Columbia, demande « qu’on évite de faire suivre une austérité simpliste aux plans de relance simplistes de l’an passé » (1). Les gouvernements, explique-t-il, doivent : étaler dans le temps les ajustements, il propose sur cinq ans ; expliquer aux opinions que l’argent public ne crée pas d’emplois durables, contrairement à ce que disent certains keynésiens ; garantir la protection sociale des plus faibles ; taxer « beaucoup plus » les riches ; enfin, accélérer les réformes (éducation, marché du travail, innovation…). Puissent les opinions comprendre que le moment keynésien est fini et que, pour assurer la croissance, voici surtout venue l’« heure Schumpeterienne » : la croissance, la bonne, la vraie, la durable, ne se fait pas par l’endettement public mais par l’innovation et la compétition, les entreprises, l’export.

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