Le goût de la jérémiade

Eric Le Boucher – Les Echos – 07/01/2011

Ahurissant sondage ! Les Français sont les plus pessimistes du monde sur l’économie en 2011, selon un sondage BVA-Gallup paru en début de semaine. La sinistrose est plus répandue chez nous qu’en Irak, en Afghanistan ou en Islande, pourtant frappés par la guerre ou la crise. La valeur des réponses et des comparaisons est évidemment sujette à questions mais la réalité semble bien celle d’un pays très sérieusement déprimé. Pourquoi ? Avant de répondre, il faut noter que le goût français pour la plainte a d’anciennes raisons paysannes : « Monsieur le marquis, les récoltes n’ont jamais été aussi mauvaises ! » Mais nous n’en sommes plus là, la plainte s’est détachée de ses causes objectives pour se nourrir elle-même comme celle d’un déprimé qui jouit de sa déprime. Plutôt que de se secouer, il suçote son mal. Ce goût de la jérémiade a trouvé à s’ancrer dans la nostalgie des Trente Glorieuses. Le succès, lui aussi ahurissant, du livre de Stéphane Hessel illustre cette mythification d’un modèle français qui serait perdu, celui des « valeurs du Conseil national de la Résistance », l’union sacrée des partis, le combat contre les nazis, la solidarité, la République… toute la France rangée derrière la gloire du sauveur et visionnaire général de Gaulle.

Tout cela fait spectacle. Comme l’a écrit très justement Henri Gibier dans ces colonnes à propos des manifestations contre la réforme des retraites : la France aime le social-spectacle. On peut élargir cette judicieuse remarque, voilà l’indignation-spectacle et la déprime-spectacle. Comme celle d’un corps qui n’a plus prise sur le réel, qui renonce à l’avoir en vérité, et qui se complaît dans ses jérémiades. Cela nous amène au pourquoi. La cause, sans doute principale, de la névrose est la difficulté principielle de la France à faire face à la mondialisation. Tout du beau modèle français si adoré est bousculé par l’époque moderne, par l’individualisme et par l’économie schumpetérienne. L’Etat jacobin et interventionniste, le gouvernement par le haut, la primauté de la loi sur le contrat, le système social figé sur l’emploi masculin à vie dans des organisations tayloriennes, les services publics rigides : des lignes Maginot quand il faut de la mobilité et de la souplesse, quand on entre dans la société des flux (commerciaux, financiers, Internet…). La réforme est nécessaire et urgente, mais aucun gouvernement n’a trouvé la bonne clef. La décentralisation sous François Mitterrand, par exemple, a réveillé les grandes villes, tant mieux, mais a endormi Paris, ce qui est plus grave. Elle a multiplié les dépenses et dissous les responsabilités (voir l’épisode peu glorieux de la neige). A mes yeux, elle est globalement en échec. Quant aux autres réformes, Jacques Chirac a renoncé dès 1995, Lionel Jospin a cru que c’était affaire de moyens insuffisants et Nicolas Sarkozy, dont le bilan apparaîtra loin d’être négatif, a toutefois gâché ses tentatives courageuses par défaut de comportement et par manque de cap. Au bout du compte, s’est généralisée la conviction décliniste que tout fout le camp, que la France se perd, que la défiance est de mise, que demain sera pire qu’aujourd’hui. On a ici parlé de juin 1940 : le pressentiment d’une déroute.
 
Sortir de ce méchant spectacle, encore une fois c’en est un, passe par le retour au principe de sérieux. Pour reprendre au point de départ : 2011 s’annonce plutôt comme meilleure et non pire, avec une croissance autour de 2 % (1,5 % en 2010) dans un contexte mondial de consolidation de la reprise. La situation de l’emploi devrait un peu s’améliorer. Pas de quoi pleurnicher ! Plus avant, la France conserve des atouts de capital et de travail dans la compétition mondiale, il n’y a aucune raison de penser a priori qu’elle va perdre pied. L’Allemagne montre que c’est possible et les Allemands se classent dans le sondage parmi les plus optimistes des pays développés, avec les Scandinaves. Les Scandinaves qui démontrent, ce faisant, que l’autre crainte qu’adorent ruminer les Français, celle d’une disparition de leur si beau modèle social sous les coups de boutoir des Chinois et de l’argent-roi, est fausse. La solidarité est mise en péril moins par la mondialisation que par l’immobilisme nostalgique. De Gaulle dites-vous ? Le colonel de chars prônait la guerre de mouvement.

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