« Au Congrès, l’idée d’un défaut temporaire de paiement sur les obligations fédérales fait son chemin »

EDOUARD TETREAU (*) PROFESSEUR À HEC, ASSOCIE GERANT DE MEDIAFIN, CONSEIL EN STRATEGIE

Les républicains refusent de relever le plafond de la dette fédérale américaine faute de coupes claires dans les dépenses. Ont-ils raison ?

Non. Ils sont dans une posture politicienne, à quelques mois du début de la campagne présidentielle. Ils auront du mal à tenir jusqu’au bout. La dernière fois qu’ils ont essayé, c’était en 1994. Le non-paiement des fonctionnaires avait alors assuré la réélection de Clinton en 1996, dans un fauteuil. Sur le fond, les républicains prennent le problème à l’envers. La gabegie des finances américaines est réelle – 1.500 milliards de dollars de déficit l’an dernier -, mais elle tient moins à un excès de dépenses budgétaires qu’à une collecte d’impôt trop faible : environ 19 % du PIB.

Or la réalité économique américaine est telle que la mise en place d’un plan d’austérité budgétaire aboutirait à un « double dip » : une nouvelle récession. Actuellement, le chômage ne baisse pas aux Etats-Unis. Le rythme de croissance de l’économie américaine ne permet pas d’absorber les nouveaux entrants sur le marché de l’emploi. Côté immobilier, le recul du marché – 33 % par rapport au plus haut de 2006 -est plus important que celui constaté dans la crise des années 1930. Les forces déflationnistes sont encore présentes aux Etats-Unis.

Le niveau de la dette fédérale américaine est-il alarmant ?

L’alarme sonne depuis longtemps. Mais, à ce jour, même la mise en garde de l’agence Standard & Poor’s n’a pas eu pour conséquence une hausse des rendements des titres du Trésor. Ils ont même baissé. Les opérateurs de marché pratiquent la politique de l’autruche à l’égard de la dette américaine : ils préfèrent s’inquiéter des difficultés, de bien moindre ampleur, de la zone euro. Le réveil sera brutal. Que se passerait-il si les taux d’intérêt américains progressaient de 2 points ? Avec un encours de dette de 14.000 milliards de dollars, la charge du service de la dette serait augmentée de 280 milliards de dollars, soit l’équivalent du budget de Medicaid, l’assurance-maladie des foyers modestes. Les autorités américaines sont conscientes de ce risque. Ce qui explique le rachat de titres du Trésor par la Réserve fédérale, ce que l’on appelle le « quantitative easing ». Mais ce programme s’achève à la fin du mois. Nous sommes à un point critique. Je note que, au Congrès, l’idée d’un défaut temporaire de paiement sur les obligations fédérales fait son chemin.

Au regard du niveau des taux d’intérêt servis par le Trésor américain, les investisseurs internationaux valorisent-ils à sa juste valeur la dette américaine. L’Amérique mérite-t-elle son triple A ?

Bien sûr que non. Dans ce domaine, le biais des agences de notation est au moins aussi préoccupant que l’excès de zèle commercial dont elles ont fait preuve pour aider les banques américaines à écouler leurs produits « subprime » dans le monde entier. Par ailleurs, si le dollar ne bénéficiait pas de son double statut de monnaie nationale et de devise de réserve, les investisseurs internationaux auraient demandé une prime de risque bien plus élevée depuis longtemps. Il est même paradoxal que les marchés critiquent davantage la signature des pays européens alors que, précisément, leurs gouvernements mettent en place des programmes de redressement de leurs finances publiques. Les Chinois semblent d’ailleurs bien le comprendre puisqu’ils ont entrepris une diversification accélérée de leurs réserves, en dehors des obligations américaines. Tant et si bien que, aujourd’hui, la Réserve fédérale est le premier détenteur de la dette du Trésor américain.

La Fed va pourtant fermer son programme de rachat. Quelles pourraient être les conséquences de cet arrêt ?

Qui, aujourd’hui, peut se substituer à la Chine, au Japon, aux pays émergents et à la Fed pour acheter la dette publique américaine ? Les ménages américains. Mais leur taux d’épargne reste insuffisant, aux alentours de 5 % ou 6 %. A moins d’un sursaut politique américain, que je ne vois pas venir, nous sommes donc arrivés à un moment de vérité. Le risque n’est rien de moins qu’un emballement et un effondrement du marché de la dette américaine. Le temps est sans doute venu pour l’Europe de proposer une alternative autrement plus crédible que le dollar comme monnaie de réserve mondiale : l’euro.

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