Le fantôme de Grande Panique

Les Echos

Un fantôme américain hante la vieille Europe. Il s’incruste souvent les nuits de week-end, délaissant les vieux châteaux pour venir flotter dans les studios de télé, les sièges des grosses banques, et surtout le 35 e étage de la moderne Eurotower, où travaille la direction de la Banque centrale européenne. C’est le spectre de la banque Lehman Brothers, décédée de faillite subite il y a près de trois ans dans des conditions qui n’ont jamais été complètement élucidées. Le même sort menacerait une nouvelle victime : la Grèce, qui croule sous les centaines de milliards d’euros de dette. A priori, les deux histoires sont pourtant radicalement différentes. La banque Lehman était un acteur privé, l’Etat grec est bien sûr un acteur public. Avec son siège de Manhattan, à Times Square, l’une était au coeur de l’Amérique financière. L’autre est au contraire aux bordures de l’Europe – il suffit de regarder une carte pour le voir, c’est un pays de la périphérie. L’une était aussi au coeur des circuits financiers, levant et prêtant des centaines de milliards à longueur de journée. L’autre est seulement un emprunteur, et un emprunteur marginal. Sa dette est à peine de 350 milliards d’euros, cinq fois moins que celle de la France.

Dans ces conditions, il peut paraître étrange de voir nos grands argentiers tétanisés par la crainte d’une faillite « à la Lehman ». Mais ce n’est pas le fantôme des frères Lehman qui envahit leurs cauchemars. C’est celui de Grande Panique, cette contagion qui s’est instantanément emparée de la finance mondiale le 15 septembre 2008 et qui risquerait de réapparaître si jamais l’Etat grec faisait « défaut » – un mot tellement dangereux que les officiels européens n’osent plus l’employer, un peu comme les hommes politiques français ont un boulet sur la langue qui les empêche de prononcer le mot « rigueur ». Pourtant, normalement, Grande Panique devrait être enfoui sous des tonnes de nouvelles réglementations pour au moins deux générations. Si elle se pointe à nouveau, c’est que nous n’avons pas tiré toutes les leçons de son apparition de 2008. La crainte de son retour donne la mesure des progrès accomplis et de ceux à faire.

D’abord, les responsables du monde entier ont redécouvert le risque « systémique ». La chute d’un acteur même petit peut faire tomber tout le système. Les 350 milliards d’euros de la Grèce ne pèsent pas bien lourd à l’échelle de marchés qui brassent plus de 100.000 milliards de dollars, mais c’est davantage que les 400 milliards de dollars de la facture initiale du crédit « subprime », qui a entraîné la plus grande catastrophe financière depuis près d’un siècle. Cette leçon-là a été tellement bien apprise que l’on s’efforce d’empêcher la faillite de la Grèce depuis maintenant plus d’un an, ce qui s’avère à la fois plus compliqué et plus coûteux que prévu. Ensuite, nous avons progressé sur la connaissance des périls. Grâce aux travaux minutieux de la Banque des règlements internationaux, nous avons par exemple une idée de l’exposition des banques et des assureurs de chaque pays au risque grec. Enfin, les gouvernants ont adopté une série de nouvelles règles qui devraient permettre aux banquiers et aux assureurs de mieux encaisser ce genre de choc.

Mais le fantôme de Grande Panique persiste à hanter les couloirs de la finance. Il y a donc encore des problèmes à régler. Si les dirigeants européens cherchent avec autant d’acharnement une solution évitant que les agences de notation ne cochent la case « défaut » pour la Grèce, c’est que le pouvoir de la notation est encore trop grand chez les investisseurs, voire à la Banque centrale européenne. S’il y a aussi une inquiétude du côté des CDS (« credit default swaps », mécanisme d’assurance contre le risque de défaut d’un emprunteur), c’est que leur connaissance et leur réglementation laissent encore à désirer (ils devraient être traités comme un produit d’assurance, ce qui est loin d’être le cas). Alors, bien sûr, on pourrait crier au scandale, affirmer haut et fort que « nous n’avons rien appris ». Mais le temps de la finance n’est pas le temps humain. Après la crise de 1929, il avait fallu quatre ans pour que le Congrès américain vote la séparation des banques de dépôt et d’investissement, sept ans pour que la France se rende compte de l’absurdité d’un lien fixe entre le franc et l’or, douze ans pour que les Américains montent à 91 % la tranche marginale supérieure de l’impôt sur le revenu, quinze ans pour voir émerger un nouveau système monétaire international. La crise grecque est venue trop tôt.

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