Du sang et des larmes

Les Echos – Eric Le Boucher

Déclarés (Aubry, Mélenchon, Le Pen…), potentiel (Borloo) ou évident (Sarkozy), ils sont déjà quatorze à briguer le poste suprême dans dix mois. On admire le courage de ces inconscient(e)s. Car le plaisir, sûrement incommensurable, d’être salué tous les matins à son petit déjeuner par des gardes républicains en tenue n’empêchera pas la ou le futur(e) président(e) de ne pouvoir proposer autre chose à son peuple que du sang et des larmes. Le rapport de la Cour des comptes intitulé « La situation et les perspectives des finances publiques », publié le 22 juin, ne laisse aucune ambiguïté : « Le risque d’emballement de la dette est une menace majeure […] un effort de 20 milliards par an est indispensable pendant cinq ans […] des réformes ont commencé […] l’ampleur des efforts nécessaires est cependant bien plus importante. » Lundi, à l’occasion d’un débat organisé par le think tank En temps réel, Jérôme Cahuzac, député socialiste et président de la commission des Finances de l’Assemblée, avouait : « Avec autour de 30 % des voix au premier tour, je vois mal le candidat qui gagnera l’élection parvenir, seul, à réduire la dette de la France. » Il ajoutait : « Il faudra un accord politique global. »

Le rapport de Michel Pébereau sur la dette qui, le premier, avait mis en évidence le drame des chiffres, date de 2005. Depuis, le sujet est présent dans les discours des dirigeants politiques. M me Royal comme M. Sarkozy avait placé la lutte contre les déficits au premier rang de leurs priorités en 2007. Mais ces déclarations comptaient toujours pour du beurre. Elu, Nicolas Sarkozy va s’empresser de creuser lesdits déficits de 2 points de PIB, notamment par les cadeaux fiscaux de la loi Tepa (travail supplémentaire, bouclier fiscal). Le président plaidait encore en 2009 que « la politique de rigueur a toujours échoué ». Aujourd’hui, changement de route, la crise grecque est passée par là : M. Sarkozy promet une stricte fermeté… Est-ce une conversion ou seulement une tactique pour mettre le doigt sur la légèreté des socialistes ? Le PS conteste, se moque de la prodigalité du pouvoir depuis 2007 et assure que les 25 milliards d’euros de dépenses supplémentaires de son projet sont financées et au-delà, puisqu’en sus l’endettement du pays sera réduit.

Ces promesses de vertu de part et d’autre seront crédibles quand chaque camp donnera le détail des économies qu’il s’apprête à réaliser. C’est-à-dire, pour être tout à fait clair, quand il dira quel sacrifice social il imposera aux Français. Telle est la vérité de cette élection présidentielle post-crise : les candidats continueront-ils à raconter des histoires, ou admettront-ils qu’il faut couper dans l’Etat providence, et diront-ils où ?

L’équation budgétaire de la France est simple. Dans les dépenses, 55 % viennent de transferts sociaux et 20 % des rémunérations des fonctionnaires. Tout tient là : pour réduire le déficit, il faut immanquablement couper dans les retraites, les remboursements maladie, les allocations familiales, les allocations chômage, les minima sociaux. Il faut aussi trancher dans les effectifs de l’Etat et des institutions territoriales. Il faudra aussi, immanquablement, hausser les impôts. Tous les pays étrangers qui ont retrouvé l’équilibre ont joué sur les deux pans du déficit : baisser les dépenses, monter les recettes. Mais la France est particulière : les prélèvements obligatoires représentent déjà 44 % du PIB, record mondial après la Scandinavie. Bien que ce soit difficile à démontrer et que dès lors la contestation soit possible, une forte intuition demeure que les relever encore va pénaliser la compétitivité du pays. M. Sarkozy refuse de parler d’impôt d’ici à la fin de son mandat mais il n’a encore rien dit pour la suite. La gauche dit vouloir les hausser « provisoirement ».

Coupes des aides sociales et hausses des impôts et taxes : voilà ce qui attend les Français. Economiquement et moralement ce serait mieux de le dire. Les Français seraient mis en face de la réalité et, en vérité, confortés dans leur intime intuition : ils savent déjà à quoi s’attendre. C’est pourquoi, politiquement, le risque d’une stratégie de l’aveu du sang et des larmes est bien moindre que ne le disent les hommes politiques et leurs communicants. L’heure n’est plus à la démagogie, mais au réalisme sur l’état de la France. La crise grecque a eu du bon.

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