Le grand désarroi

Les Echos – Eric Le Boucher

Des deux côtés de l’Atlantique, la sortie de crise est aussi cahoteuse dans les esprits que dans les PIB. L’essoufflement de la reprise cause des vertiges. Aux radicales perturbations de la mondialisation et des technologies s’est ajouté le creusement des dettes publiques. Chacun pressent une austérité pénible et des temps durs. Un grand désarroi gagne, qui déteint sur la classe politique. Outre-Atlantique, le Tea Party impose ses idées aux républicains : réduire l’Etat au minimum, chacun pour soi, que les individus se démènent dans la vie avec l’aide de Dieu. « Quand la crise aurait dû pousser les Américains à tirer des leçons sur le besoin de plus d’égalités, de régulation et d’un retour de l’Etat face aux marchés, c’est le contraire qui se passe », déplore Joseph Stiglitz (1). En Europe, a priori, règne un consensus centriste : les idées de solidarité et de capitalisme tempéré devraient triompher. La crise grecque montre pourtant que, faute d’union politique, l’eurozone se débat sans convaincre et que l’égoïsme menace de faire tache d’huile, pas seulement en Allemagne. Le populisme d’extrême droite et d’extrême gauche surfe sur les difficultés : l’euro est une erreur et la mondialisation avec ! Revenons à la monnaie ancienne et au sol national entouré de hautes barrières : « Démondialisons ! »

Ces idées protectionnistes partagées, en France, de Marine Le Pen à Arnaud Montebourg, ne font pas progresser dans la bonne direction pour trois types de raisons.

Toute l’organisation industrielle est aujourd’hui construite autour de la désintégration des chaînes et la localisation de chaque maillon au meilleur coût. La mondialisation est faite. Mais différents facteurs poussent à une certaine réintégration : le coût des transports, le risque de rupture d’approvisionnement (leçon tirée de Fukushima) et surtout la montée des salaires en Chine. Cette démondialisation « naturelle » pourrait ne pas être si marginale, en particulier dans l’agriculture. Deuxième raison : un protectionnisme conséquent est très difficile, voire impossible à mettre en oeuvre. Un pays qui s’y lance s’expose à des rétorsions de réciprocité. Il devra affronter ses propres consommateurs frustrés de produits moins chers. En Europe, il faut convaincre les autres pays membres, l’Allemagne qui vit de ses exportations et tout simplement la France, cinquième exportateur mondial. Troisième raison : le libre-échange aurait pour ses contempteurs un bilan « globalement négatif », il faut lui tourner le dos. Mais leur critique est pauvre. Arnaud Montebourg (2) affirme, contre toute vraisemblance, que la mondialisation fait des « esclaves au Sud » : il oublie la sortie de la misère de millions de paysans, la formation des classes moyennes et la hausse rapide des salaires chez les émergents. Le député PS avance que la concurrence chinoise condamne le système social dans les pays développés. L’attaque est celle de toute la gauche : le capitalisme aurait trouvé dans la mondialisation le moyen de contourner les exigences sociales nationales. Or rien n’est plus faux. Les dépenses de transfert des Etats, à quoi on mesure le degré de socialisation d’un pays, n’ont pas baissé en Europe. Même constat aux Etats-Unis, contrairement à l’idée répandue. Malgré le libéralisme, les dépenses sociales n’ont pas baissé depuis vingt ans, elle ont augmenté ! (3)

Enfin, la concurrence chinoise aurait détruit « 4 % » des emplois dans les pays développés (4). Mais le détail du chiffre fait question : il additionne 3 % d’emplois industriels à ceux issus d’une perte de croissance due à la pression sur les salaires. Les auteurs omettent l’effet très expansif de la baisse des prix : un cadeau estimé à 3.000 euros par ménage et par an. Un bilan plus objectif reste à faire. L’euro et la mondialisation méritent meilleur débat et sûrement correction. Car le « Que faire ? » est pourtant bien connu : « En France, des politiques actives en faveur du capital humain qui combinent choix sociaux, stratégie de croissance et sécurisent les populations les plus touchées. En Europe, une intégration plus solide », résume Laurence Boone (5). Mais faute de savoir mettre en route radicalement ces changements, le désarroi s’installe.

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