Les Français malades de la pierre

Les Echos

A première vue, la pierre est un matériau banal et inerte. A y regarder de plus près, elle déclenche des tempêtes, au moins en France. Dès qu’un gouvernement y touche, la machine à débiter des sornettes s’emballe. Nous en avons ces jours-ci un bel exemple. En raclant les fonds de tiroir pour trouver une dizaine de milliards d’euros, le gouvernement a décidé de relever une collection d’impôts. La mesure qui rapportera le plus – 2 milliards -consiste à taxer davantage les plus-values immobilières. Le Français qui revend un logement plus cher qu’il ne l’a acheté paiera davantage d’impôt sur ce gain, sauf s’il habite ce logement ou s’il le détient depuis plus de trente ans. Que n’a-t-on entendu sur cette mesure ! Menace majeure sur un secteur majeur, inéquité, spoliation des Français moyens, voire atteinte au droit de propriété… Donnons cette fois-ci arbitrairement le pompon à Hervé Morin.

Le président du Nouveau Centre et ancien ministre de la Défense a tenté de faire pleurer dans les chaumières avec un exemple frappé au coin du bon sens. Une famille de la classe moyenne achète une résidence 150.000 euros et la revend dix ans plus tard 300.000 euros. Horreur des horreurs, elle devra payer 40.000 euros d’impôt. La somme est bien sûr énorme. Mais revenons sur le triste sort de cette famille. D’abord, si elle peut s’offrir 150.000 euros une résidence secondaire ou un logement qu’elle loue, elle est sans doute déjà sortie par le haut des classes moyennes (rappelons que la moitié des foyers en France gagnent moins de 2.400 euros par mois). Ensuite, le percepteur lui prélevait déjà plus de 20.000 euros sur une telle transaction. Et puis elle aura les moyens de payer car elle touchera 300.000 euros. Après déduction du capital initial et du prélèvement fiscal, il lui restera tout de même 110.000 euros de gains, ce qui correspond à un rendement annuel net d’impôt de 5,6 %. Par les temps qui courent de Bourses en déroute, c’est une sorte de performance. Il faut bien sûr déduire quelques frais – taxe foncière, gouttière à changer, ravalement. Mais il faut aussi ajouter des bénéfices. S’il s’agit d’un logement locatif (et il y en a deux fois plus que de résidences secondaires), il y a logiquement des loyers. S’il s’agit d’une résidence secondaire, il y a le plaisir d’y aller. Et de toutes les manières, il est vain d’espérer gagner de l’argent avec, comme le montre régulièrement la presse spécialisée avec des tableaux de calcul somptueux et déprimants.

Pourquoi donc Hervé Morin prend-il la défense des acquéreurs d’immobilier ? En vertu d’un vieux principe national : la pierre est sacrée. Et il faut l’aider, sinon elle tombe et ça fait mal. Voilà pourquoi le gouvernement dépense pas loin de 40 milliards d’euros chaque année pour soutenir d’une manière ou d’une autre le logement – près de 2 % du PIB, deux fois plus que les autres pays développés. Voilà pourquoi ministres et élus de droite et de gauche enchaînent les dispositifs de soutien à la construction qui finissent par composer une étrange poésie : Quillot, Quilès-Méhaignerie, plafonds Besson, variante Lienemann, amortissement Périssol, Besson neuf, Robien recentré (!), Borloo neuf ou populaire (!), réduction Scellier… Avec tous ces efforts, les Français sont-ils mieux logés que les autres ? Non. Ils sont dans la moyenne des pays développés, pour les enquêtes de satisfaction comme pour le nombre de mètres carrés par habitant. Sont-ils plus souvent propriétaires ? Non. C’est le cas de 58 % d’entre eux, l’un des taux les plus faibles des pays développés, devant l’Allemagne qui dépasse à peine 40 % mais derrière les pays anglo-saxons à 70 % ou l’Espagne et l’Italie à 80 %.

Mais alors, où va tout cet argent ? Il fait bien sûr le bonheur des promoteurs et des entrepreneurs, qui construisent des logements à la rentabilité sinon incertaine. Il fait surtout les beaux jours de ceux qui possèdent les maisons ou des terrains, car cet argent donne plus de moyens aux acheteurs. Il « solvabilise la demande », disent les économistes. C’est ainsi que l’aide au logement étudiant fait s’envoler le prix des chambres à des niveaux hallucinants. Au final, les grands gagnants sont les rentiers – parmi lesquels figurent certaines collectivités locales qui vendent leurs terrains à prix d’or. Le capital qui dort l’emporte haut la main sur le capital qui bouge. La pierre est une maladie bien française.

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