Moins de dépenses pour plus de croissance

Les Echos

La croissance faiblit ? Voilà une bonne raison de redoubler d’austérité. Si le projet de loi de Finances pour 2012, présenté aujourd’hui, fragilise le redressement de l’économie, ce n’est pas par excès mais par défaut de restrictions budgétaires. Contrairement à ce que laisse entendre l’opposition socialiste, dont l’analyse économique reste d’un grand conservatisme keynésien, passé un certain seuil de dépense et d’endettement (80 % du PIB selon les économistes Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart), les ressorts de la croissance se trouvent dans la baisse de leurs niveaux. Parmi les assainissements budgétaires et économiques réalisés à l’étranger, de très spectaculaires ont reposé sur des politiques de rigueur dédiées à la baisse des crédits, et non à la hausse des impôts. Entre 1994 et aujourd’hui, la Suède, autrefois modèle d’Etat providence, a réduit son niveau de dépenses publiques de 16 points, le faisant passer de 67 % à 51 % du PIB, en bonne partie par la diminution des budgets de prestations sociales et de la politique de l’emploi. De 10 % du PIB à l’époque, le déficit public suédois est devenu un excédent structurel de 2 %, au service d’une croissance dont le niveau cette année encore proche de 5 % nargue la zone euro. Et ce tour de force a été effectué sans recourir aux facilités de la politique monétaire, la Suède n’ayant pas dévalué mais apprécié sa monnaie.

Dans la crise à l’oeuvre depuis 2008, l’Irlande, après avoir frôlé la faillite, revient, plus vite que prévu, à meilleure santé, économique et budgétaire, après avoir en priorité choisi, au nom de sa compétitivité à l’export, de tailler dans les effectifs et les salaires de la fonction publique et de l’aide sociale, plutôt que de relever de manière significative sa pression fiscale, laquelle reste l’une des plus basses d’Europe. La nouvelle majorité au pouvoir depuis six mois s’est contentée d’infléchir cette ligne à la marge. En dépit des correctifs apportés, depuis, à Lisbonne et à Athènes, le constat fait par l’Insee voilà six mois reste valable : au sein de la zone euro, les plans de rigueur de pays comme l’Irlande, le Portugal et l’Espagne se distinguent, en particulier de celui de la Grèce, parce qu’ils privilégient fortement la baisse de la dépense. Une fois passé un effet de contraction à court terme de l’activité, observé par l’OCDE sur longue période, ces politiques d’austérité budgétaire « favorisent la croissance », assure Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP Europe, dans une note, convaincante, de la Fondation pour l’innovation politique (1). En Suède comme au Canada, souligne-t-il, l’investissement privé a pris le relais de la dépense publique. Cette substitution positive ne fonctionne toutefois qu’à deux conditions. La première est que les impôts n’augmentent pas, afin de ne pas obérer la capacité d’investissement des entreprises et de ne pas décourager l’incitation des ménages à réduire leur épargne. La deuxième condition est que « la politique économique soit suffisamment claire » afin d’entraîner une baisse des taux d’intérêt. Dans un récent document de travail (2), l’OCDE aussi estime que « l’incidence négative directe » des restrictions budgétaires « sur la demande globale peut être contrebalancée par une incidence indirecte positive », laquelle « peut être importante si la dette atteint un niveau élevé et si l’assainissement budgétaire amène à penser que la dette publique et les impôts vont diminuer à l’avenir ».

Cette lecture néoricardienne peut-elle être nuancée au regard de l’effet des plans de relance nationaux mis en oeuvre au plus fort de la crise ? Dans un rapport au Conseil d’analyse économique (3), les économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette, Elie Cohen et Mathilde Lemoine relèvent qu’il n’est pas cohérent d’invoquer la dissipation des inquiétudes des agents économiques privés (ménages et entreprises) pour expliquer d’un côté l’efficacité des plans de relance budgétaire, de l’autre celle des plans de réduction des déficits. Aussi pertinente soit cette remarque, les conséquences économiques actuelles des déficits « de relance » laissent dubitatif quant aux effets sur la croissance d’une politique de stimulation budgétaire. Elle laisse par ailleurs entière la nécessité d’adapter le niveau de nos dépenses publiques à celui du PIB d’après-crise, c’est-à-dire irrémédiablement amputé.

Quelles leçons en tirer pour la France ? Notre plan de réduction des déficits accorde déjà une part bien plus grande qu’on ne le pense à la baisse des dépenses publiques. Gel en 2011 puis baisse en 2012 des dépenses de l’Etat (hors dette et pensions), suppression de 150.000 postes de fonctionnaires en cinq ans, gel du point d’indice, baisse des effectifs des opérateurs publics, blocage des dotations aux collectivités locales, recul de l’âge de la retraite : cette année et l’an prochain, sur un effort global de réduction du déficit de 45 milliards d’euros, plus de la moitié (24 milliards) provient de restrictions sur les dépenses publiques. A ce rythme, leur part dans le PIB (56,6 % en 2010) aura reculé de 0,8 point à fin 2012. C’est sans précédent et c’est déjà très appréciable, surtout en période pré-électorale. Mais notre niveau spécifique de dépense publique, qui est l’un des plus élevés de tout l’OCDE, impose, pour espérer un effet positif sur la croissance de moyen terme, d’amplifier hardiment la pression exercée sur les budgets. Des gisements d’économies considérables existent dans l’immense champ des prestations sociales, lesquelles représentent un cinquième du PIB, un niveau presque sans équivalent. Sans même attendre une réforme profonde, toujours différée, de l’Etat providence, la question de la désindexation des allocations familiales et des pensions de retraite devrait être posée. Les unes vont être relevées de 2,3 % le 1 er janvier, les autres de 2 % le 1 er avril. Difficile de faire autrement à sept mois d’une présidentielle. Mais aucun ajustement budgétaire n’a réussi sans remise en question du poids des dépenses passives.

(1) « Réduire notre dette publique », Fondapol septembre 2011.

(2) « Réduire la dette publique française : les options de l’assainissement budgétaire », ECO/WKP (2011) 27.

(3) « Crise et croissance : une stratégie pour la France », CAE septembre 2011.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :