La crise mondiale est avant tout politique

Les Echos – Eric Leboucher

Voici l’enchaînement des faits : la crise financière a débouché sur une crise économique qui a engendré la crise des dettes, laquelle aboutit à une crise politique. Voici l’enchaînement des causes, il est inverse : c’est la faiblesse des gouvernements des pays démocratiques qui a creusé l’endettement, lequel a construit une croissance à crédit qui a fini par s’effondrer dans une débâcle financière.

La crise que nous traversons depuis 2008 est d’abord d’essence politique. On le voit en Europe tous les jours, dans l’impuissance à faire face à la crise grecque qui dégénère sur les banques et s’amplifie en spirale dépressive. On le voit aux Etats-Unis où l’attention s’est portée sur les querelles de pouvoir à l’approche des élections, tandis que l’économie frôle la récession et que les dettes dépassent celles de l’Europe. La politique occidentale ne s’est pas transformée pour répondre aux immenses changements de l’époque : la mondialisation, les modes de vie façonnés par les technologies, l’individualisme. Sa légitimité bornée à l’Etat-nation, ses méthodes d’hier et son personnel médiocre, ont mis la démocratie en échec. La classe politique, à de rares exceptions près, n’a pas conscience des changements nécessaires ou les minore. Elle a cru possible de maintenir l’ordre ancien, pour les institutions comme pour le système social (l’Etat providence), mais elle n’a pu le faire qu’à crédit. Les dettes sont privées aux Etats-Unis, elle sont publiques en France, mais des deux côtés de l’Atlantique, elle sont la conséquence de la même solution de facilité.

Les puissances émergentes ont un défi différent et plus simple : le rattrapage économique en s’appuyant sur leurs forces démographiques et sur la copie adaptée des techniques de l’Ouest. Un jour, plus tôt qu’on l’imagine, ces pays auront à faire face à leur tour au problème de la démocratie. Les révolutions arabes ont montré que l’aspiration des peuples pour les libertés était universelle. Le pouvoir chinois est le premier à le savoir.

La question est partout la même: comment recoller les morceaux de la politique et de l’économie ? Comment réinventer une politique qui réponde aux besoins neufs ? L’angoissant est que si le principe de la démocratie reste l’avenir, son incapacité actuelle en Occident renforce le camp adverse. Celui du Parti communiste chinois et de ceux qui aspirent à un gouvernement dur. Celui des populistes qui proposent pour le XXI e siècle des solutions qui ont échoué au XIX e (l’identité nationale, le protectionnisme), mais dont les critiques trouvent un écho croissant. Petite fierté mais grande conséquence : tout se joue à nouveau, encore, en Europe. Les vieilles démocraties vont-elles parvenir à s’adapter ou bien le déclin les emportera-t-il, comme il a emporté l’immobile Chine impériale à partir de 1820 ? Que l’Europe disparaisse de la scène géopolitique est une hypothèse déjà admise dans les cercles militaires où le sujet de conversation est le conflit montant entre le Pentagone et la jeune garde des généraux chinois (1).

L’Europe a été soudée par l’URSS, doit-elle se ressouder autrement face à la Chine (2) ? Ce n’est pas une mauvaise façon de poser la question mais la réponse immédiate, l’élévation de barrières de protection sociales ou environnementales, s’avère insuffisante. La meilleure défense reste l’attaque : que produire en Europe ? Quelles spécialités, quels emplois ? Comment faire comprendre que l’Etat social protecteur des ouvriers d’hier doit devenir un Etat social inventeur de l’emploi de leurs enfants ? La plus grande faiblesse des dirigeants politiques est de ne pas savoir tracer un avenir positif.

En France, le creusement de la dette a eu du bon : il agite la peur de perdre le triple A. Mais il a le défaut d’étroitiser le débat autour de la question fiscale. L’Allemagne a un coup d’avance, elle sait quoi produire. Aussi le débat s’est ouvert outre-Rhin, bien plus largement qu’en France, sur l’Europe. Quelle nouvelle construction, quel fédéralisme avec quelle légitimité ? La politique est trop petite face à l’économie mondialisée. L’Europe reste un bon niveau de réponse à condition qu’elle se régénère autour de nouvelles institutions et d’une nouvelle croissance. Alors, elle redeviendra un modèle démocratique envié.

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