Déconstruire Montebourg

Les Echos

Zaki Laïdi est directeur de recherche à Sciences Po, auteur du « Monde selon Obama », Stock, 2008

L’excellent score d’Arnaud Montebourg aux primaires socialistes est riche de significations. Mais il ne faut pas en exagérer pour autant la portée. Car si Montebourg a obtenu 17 % des voix, Hollande et Aubry ont quand même fait 70 %. La radicalisation du PS n’est pas à l’ordre du jour, n’en déplaise à une droite en grande difficulté. Il y a dans la démarche politique de Montebourg plusieurs critiques, dont celle de la finance et du libre-échange. La mise sous tutelle des banques qu’il appelle de ses voeux est une affaire sérieuse. Il est indéniable que le secteur bancaire porte une lourde responsabilité dans la crise financière. Et il est tout à fait indiscutable que la gauche fait preuve face à cette réalité d’une très grande timidité, alors que nous sommes clairement confrontés à un processus de socialisation des pertes et de privatisation des gains. Il est également étonnant que cette même gauche, anesthésiée par une forme d’obamania infantile n’ait jamais mis en évidence les responsabilités considérables des Etats-Unis, dont les dirigeants ont purement et simplement capitulé face à la puissance de Wall Street et refusent tout contrôle international sérieux sur leur système financier.

Mais une mise sous tutelle des banques les rendra-t-elle plus vertueuses ? Car, lorsqu’on examine la situation des banques françaises, par exemple celles qui se trouvent très exposées aux dettes souveraines, on est forcé de constater que c’est le régulateur public qui les a incitées à détenir de la dette d’Etat réputée plus sûre. Cela étant, la nécessité de mieux contrôler les profits des banques et de taxer bien plus fortement les revenus du capital sont des mesures de salubrité publique parfaitement compatibles avec un réalisme économique.

Reste la question du libre-échange. L’idée selon laquelle l’Europe serait plus ouverte que le reste du monde en s’offrant gracieusement à lui est un parfait contresens. Le taux moyen de protection de l’Europe est certes très faible (1,47 %). Mais il est identique à celui des Etats-Unis (1,43 %) et du Japon (1,41 %). Certes la Chine est à 2,1 %, le Brésil à 6 % et l’Inde à 8 %. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut négocier à l’OMC un accord international ! Sans accord, il n’y a qu’une alternative : la protection unilatérale. Or celle-ci générera mécaniquement des sanctions.

De surcroît, la quasi-totalité des Etats européens sont hostiles au relèvement du tarif extérieur commun. Il faut pourtant rappeler aux tenants de la thèse inepte de la démondialisation que nous faisons les trois quarts de nos échanges avec des pays développés qui partagent les mêmes standards sociaux et environnementaux que nous. Et que, dans cet ordre d’idées, notre principal concurrent n’est pas la Chine mais l’Allemagne. Si nous voulons nous protéger, c’est face à cette dernière qu’il conviendrait de le faire. Là encore, on peut faire semblant de croire le contraire. Mais, même avec 17 % des voix, une contrevérité reste une contrevérité. Au demeurant, notre déficit avec la Chine n’est que l’équivalent de la somme de notre déficit avec l’Allemagne et la Belgique. Notre déficit cumulé avec l’ensemble de l’Europe est incomparablement supérieur à notre déficit avec la Chine.

Même sur la protection environnementale, qui est tout à fait légitime, il faut là encore rester prudent et éviter de céder à la facilité. Car, pour prendre des sanctions dans ce domaine, il faut prendre comme référence le contenu en carbone des produits. Or le contenu moyen en carbone des exportations européennes est supérieur au contenu en carbone des exportations américaines, japonaises et chinoises ! On peut faire semblant de l’oublier, mais c’est pourtant la vérité. Au demeurant, même si elle est contre-intuitive, cette donnée n’est nullement surprenante. Car, à partir du moment où nos exportations ont un fort contenu industriel, il est normal qu’elles génèrent une intensité en carbone plus forte que les exportations chinoises, qui elles portent sur des produits à plus faible valeur ajoutée, ou sur les exportations américaines dominées par les services.

Mais alors où se situe le problème ? Le fond de l’affaire est que la France souffre d’un processus de désindustrialisation. Mais celui-ci n’a rien à voir avec la mondialisation en tant que telle. Il découle fondamentalement de la faiblesse de notre tissu industriel, qui s’exprime à la fois par l’insuffisante innovation de nos petites et moyennes entreprises, elle-même liée à la faiblesse de leur taille. La vraie solution ce n’est donc pas la démondialisation, mais le renforcement stratégique de nos petites et moyennes entreprises. Cela ne permet pas forcément de gagner les élections. Mais cela fait nécessairement gagner le pays.

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