Oublier la taxe sur les transactions financières

Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI, est professeur d’économie et de science politique, à l’université de Harvard.Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate, 2011.

L’Europe est déjà dans de beaux draps, pourquoi ne pas en rajouter une couche ? Il semble que se soit le raisonnement de la Commission européenne avec sa proposition de taxer les transactions financières. Certes, l’idée est attirante. Les Européens ordinaires doivent payer une taxe sur la valeur ajoutée sur la plupart des biens et des services qu’ils achètent. Alors pourquoi ne pas taxer l’achat d’actions, d’obligations et de produits dérivés ? Une telle taxe frappera les particuliers fortunés et les firmes financières, et rapportera de confortables recettes. La Commission européenne estime en effet que sa proposition de taxer les transactions d’actions et d’obligations à 0,1 % et celles des dérivés à 0,01 % devrait rapporter plus de 50 milliards d’euros. Et, cerise sur le gâteau, une taxe sur les transactions financières permettrait de juguler la spéculation. Malheureusement, il s’agit d’une très mauvaise approche pour parvenir à de louables résultats. La réduction du volume des transactions entraînerait un fort rétrécissement de l’assiette de l’impôt. Les gains ultimes seront donc probablement décevants.

Pire encore : on assisterait à long terme à un transfert du fardeau de l’impôt. Des taxes sur les transactions plus élevées entraînent une augmentation du coût du capital, et donc, à terme, un ralentissement des investissements. Les stocks de capitaux étant moindres, on assisterait à une baisse de la production, entraînant dans son sillage une baisse des revenus publics, ce qui viendrait contrebalancer de manière substantielle le gain direct de cet impôt. A long terme, on constaterait une baisse des salaires et le travailleur moyen finirait par supporter une part significative du coût.

Tout ceci est bien connu, même si les hommes politiques préfèrent l’ignorer. Mais comment alors expliquer un tel entêtement ?

L’interprétation la plus positive est que la Commission n’accorde aucune foi aux estimations et aux analyses des économistes et juge cette taxe plus facilement réalisable que généralement estimé. Peut-être aussi que les Européens sont parvenus à la conclusion que les avantages politiques d’une taxe sur les transactions financières compenseraient ses défauts économiques.

Il y a des interprétations plus cyniques. Les responsables de la Commission ont peut-être constaté que pratiquement tout est déjà lourdement imposé en Europe. Donc, il se pourrait qu’ils cherchent de nouvelles sources de revenus. Ou encore, elle est aussi peut-être convaincue que les Vingt-Sept ne se mettront pas d’accord mais qu’elle veut tout simplement tirer le bénéfice politique d’avoir défendu cette proposition extrêmement populaire.

Après le début de la crise financière en 2008, l’ancien président de la Réserve fédérale Paul Volcker avait affirmé que la seule innovation financière valable des dernières décennies était le distributeur automatique de billets de banque (ATM). Et, comme le montre très bien le documentaire « Inside Job » de Charles Ferguson, aucun responsable de la crise financière dont les innovations ont été moins utiles, n’en a vraiment payé le prix. La colère contre les financiers se justifie. Mais même si elle s’inscrit dans un noble héritage intellectuel, une taxe sur les transactions financières n’est pas la solution aux problèmes de l’Europe -ni du monde.

Un commentaire pour Oublier la taxe sur les transactions financières

  1. Ecofi Edu dit :

    il est bien ce post, à diffuser !
    @+

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