Darwin au secours du management

Les Echos

Les milieux d’affaires ne recourent pas seulement aux meilleurs experts des métiers de l’entreprise, ils sollicitent aussi des sociologues, des écrivains, des philosophes ou encore des anthropologues. La raison ? Les entreprises se doivent de multiplier les biais si elles veulent finement appréhender la complexité des changements du monde. Pascal Picq, paléoanthropologue, a attiré l’attention de patrons, il y a une quinzaine d’années, alors qu’il intervenait à la radio pour parler d’adaptation -un maître mot en management. Aujourd’hui, le regard critique que jette ce maître de conférences au Collège de France sur l’univers de l’entreprise laisse à penser que la théorie de l’évolution (celle du changement, fondée sur des observations et des lois naturelles) pourrait éclairer d’un jour nouveau la sphère microéconomique.

« Autoriser l’erreur »

Pour Pascal Picq, l’entreprise, en France et en Europe continentale, s’est développée selon une conception typiquement lamarckienne. Autrement dit, selon un schéma vertical de croissance continue, d’amélioration des filières existantes, par secteur et sur la base d’une disponibilité sans limite des matières premières. « Une malédiction ! Tant de richesses ont poussé au développement soutenu des équipements, des énergies et des certitudes et à l’enracinement », constate, un brin ironique, le paléoanthropologue. « La crise actuelle n’est pas qu’un accident de parcours ; elle participe de l’évolution. » Le système de développement -mis en oeuvre par des ingénieurs aux raisonnements bien carrés (avec de grandes réussites à la clef, comme Airbus, le nucléaire, les télécommunications, etc.) -est aujourd’hui à bout de souffle depuis que le monde est passé d’une économie de « produits » à une autre, de « concepts ». Changer de paradigme nécessite désormais bien plus de créativité et d’innovation. Ce qui s’inscrit dans le cadre d’une philosophie -darwinienne cette fois -d’adaptation au changement et sous-entend la mobilisation de tous les mécanismes de l’innovation, via le recours à des chercheurs, des universitaires, des artistes, des designers, etc. Sans compter, en même temps, la nécessaire prise en considération de contraintes culturelles et historiques. « Mais, la France reste le pays de Lamarck, pas de Darwin », relève Pascal Picq. « Or, le darwinisme -mal compris et trop souvent caricaturé -n’est pas la loi du plus fort. C’est une philosophie de chercheur qui autorise l’essai et l’erreur et favorise l’innovation et de la diversité. » Darwin serait même, selon lui, un recours utile face aux enjeux de la mondialisation. « Car être darwinien ne revient pas à éliminer les autres, mais à écarter des pratiques et des modèles aux effets délétères pour l’économie et l’ensemble de la société », insiste Pascal Picq. « La mondialisation a toujours existé. Il y a vingt-cinq mille ans, de l’ivoire de mammouth et des coquillages nacrés circulaient déjà de l’Atlantique à la Sibérie », poursuit-il. « La concurrence consiste à coévoluer. S’isoler ne peut aboutir qu’à l’extinction pure et simple de l’espèce qui se protège. »

Difficultés à changer

Pourquoi diable alors, fortes de cette claire perception du changement, les entreprises françaises rencontrent-elles tant de difficultés à modifier leurs modes de fonctionnement ? Parce que, en France, au lieu de changer le modèle (fondé, rappelons-le, sur une culture élitiste d’ingénieur, un sens prononcé de la conformité et un certain autoritarisme), on préfère en exclure ceux qui ne s’y conforment pas et refuser la diversité. « Or, l’homme est le seul grand singe entrepreuneurial, mais à condition qu’il sache s’adapter », prévient Pascal Picq. Selon ce dernier, l’essentiel du problème tournerait autour de ces « équipes gagnantes d’hier -celles précisément de tous ces anciens étudiants techniquement bien formés (d’où l’excellente productivité française, NDLR) – q ui resteraient parées de la certitude objective de leur domination ». « Problème : si ces équipes ne se préparent pas à défier les enjeux à venir, elles perdront », pronostique Pascal Picq en rappelant que les entreprises comme les civilisations meurent, le plus souvent, de la déliquescence de ce qui a fait leur succès. Et d’enjoindre le pays à se dépêcher d’enseigner l’adaptabilité. « Car la France reste le seul endroit, où l’on croit encore qu’à vingt ans, selon que l’on a tel diplôme ou pas, les jeux sont faits et l’avenir tracé. » Or, l’impératif pour réussir demain est de transformer les contraintes en sources d’innovation et surtout de désapprendre d’urgence les bonnes recettes du passé.

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