Dupont-Dupond et la dette publique

Les Echos

C’était le 11 décembre 2001, trois mois après le 11 Septembre, trois semaines avant que l’euro n’entre dans la poche de millions d’Européens. Sous la houlette du chancelier allemand Gerhard Schröder, les dirigeants de la zone euro s’étaient retrouvés à Bruxelles, inquiets des suites de la récession aux Etats-Unis. Les pays parviendraient-ils à maintenir leurs finances publiques dans les clous du Pacte de stabilité, y compris les grands comme la France et l’Allemagne ? La confiance dans la jeune monnaie unique résisterait-elle ? On sait ce qu’il advint : le Pacte de stabilité fut renforcé. Le déficit public devait être ramené en tendance non à 3 % du PIB mais à 0,5 %. Et quand survint la crise de 2007-2008, une zone euro assainie fit preuve d’une impressionnante résistance…

Les événements ne se passèrent pas ainsi. Il a fallu attendre le 9 décembre 2011 pour que les gouvernants européens découvrent la nécessité de maîtriser les finances publiques. Dix ans trop tard… Car pendant cette décennie, les pays de la monnaie unique ont accumulé une dette publique colossale qui menace de tout emporter. Un jour ou l’autre, il faudra alléger ce fardeau par l’inflation ou le défaut. De cela, les gouvernants européens ont refusé de discuter. Dans leur déclaration, ils affirment au contraire que le défaut grec décidé le 21 juillet restera «  unique et exceptionnel ». A les croire, il est désormais exclu d’envisager le défaut d’un autre Etat européen. Les créanciers privés des Etats seraient désormais à l’abri. Des centaines de milliards d’euros seront mobilisables pour éviter tout risque, à travers plusieurs mécanismes.

Mais ça ne suffira pas. Les besoins se chiffrent en milliers de milliards. Si les gouvernants des pays européens entendent désormais éviter absolument tout défaut d’Etat, il n’y a plus que trois possibilités. La première consiste à serrer la ceinture budgétaire aveuglément. Serait ainsi enclenchée une spirale dépressive où la baisse forcenée du déficit public provoque une récession qui fait chuter les recettes fiscales, entraînant un nouveau tour de vis budgétaire. Pas besoin de chercher bien loin : c’est « la tragédie grecque ». La deuxième solution consiste à forcer les banques à acheter de la dette publique par tous les moyens -nouvelles réglementations financières, pressions « amicales », etc. L’économiste Carmen Reinhart parle de «  répression financière ». Elle a calculé par exemple que les banques irlandaises et portugaises détenaient l’an dernier près du quart de la dette publique de leur pays contre moins du dixième deux ans plus tôt. C’est la « solution Dupont-Dupond ». Dans la fusée en apesanteur qui les emmène vers la Lune, les deux policiers chers à Hergé se tiennent l’un à l’autre pour éviter de tomber. Quand la pesanteur revient, ils tombent tous les deux : c’est ce qui se passera pour les Etats et les banques. La troisième solution est encore plus simple : la Banque centrale européenne achète la dette publique, directement ou par l’intermédiaire des banques (on pourrait parler de « quantitative easing intermédié »), jusqu’au jour où les citoyens fuient devant la monnaie trop abondante. C’est l’hyperinflation, « le cauchemar Weimar ».

Il n’est pas possible que nos gouvernants nous laissent seulement ces trois choix ! A y regarder de plus près, ce n’est effectivement pas ce qu’ils ont décidé, même s’ils tentent de le faire croire. Dans leur accord, ils parlent des «  principes et pratiques » du FMI. Or ces pratiques ne refusent ni le défaut souverain ni l’implication des créanciers privés en cas de défaut. Le texte évoque aussi les clauses d’action collective qui figureront dans les contrats d’émission de toutes les futures obligations publiques européennes. Or ces clauses n’ont qu’un intérêt : elles permettent d’organiser la négociation quand un émetteur ne peut pas honorer ses engagements. Mauvaise nouvelle, mesdames et messieurs les créanciers privés, grands investisseurs et petits épargnants ! Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, les Etats ne sont plus des emprunteurs totalement sûrs. Nos gouvernants n’ont pas encore le courage de l’avouer, même si les agences de notation leur mettent l’épée dans les reins. Ils ont aussi deux excellentes raisons de nier l’évidence. D’abord, eux et leurs prédécesseurs portent une lourde part de responsabilité dans cette chute des Etats. Ensuite et surtout, l’obligation d’Etat sûre à 100 % est la pierre de base sur laquelle est bâtie toute la finance moderne. La disparition de cette pierre constitue un formidable saut dans l’inconnu.

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