comment Le canada a reconquis son triple A

Les Echos

Il aura fallu dix ans au Canada pour récupérer son triple A grâce à un peu de chance, beaucoup de discipline budgétaire et une étroite surveillance bancaire. Aujourd’hui, Ottawa est donné en exemple pour la réussite de sa politique.

Le Canada affiche certes un déficit public de 5 % du PIB mais prévoit un retour à l\'équilibre dès 2015.

A Toronto, l’une des dix premières places financières mondiales, qui attire des « traders stars » de New York et de Londres depuis l’effondrement de Lehman, l’histoire continue de faire sourire. « Quelques mois avant le début de la crise des ‘‘subprimes », en 2007, le patron d’une banque américaine se penche lors d’un forum vers Ed Clarke, le PDG de la TD Bank (Toronto-Dominion), pour lui dire à voix basse : ‘‘Aux Etats-Unis, vous seriez déjà viré car vous ne prenez pas assez de risque ». » Quatre ans après, la prudence des 6 grandes banques du Canada et des autres institutions financières fait bien des envieux aux Etats-Unis et dans le monde entier.

Certes, reconnaît Janet Ecker, qui fut ministre des Finances de l’Ontario, avant de prendre la tête de l’organisme mixte « Toronto Financial Services Alliance » pour la promotion de Toronto, les banques canadiennes n’ont pas gagné autant d’argent à l’époque sur les produits dérivés que leurs concurrentes américaines. Mais elles ont surmonté la crise financière de 2007-2008 sans grandes difficultés, et ont continué, dans la tourmente actuelle, à exercer leur métier de prêteur. Au point que, pour la 4 année consécutive, le World Economic Forum a décerné au Canada le titre de système financier « le plus stable et le plus sûr au monde ». Label d’autant plus apprécié que, comme le dit avec humour Janet Ecker, « rien n’est bien au Canada tant que cela n’a pas été dit par un autre pays ».

« 2011 a été une très bonne année pour les banques canadiennes », confirme Julie Dickson, surintendante des institutions financières du Canada (BSIF), l’organisme chargé de la surveillance des banques et des assurances. Selon elle, les banques canadiennes commenceront à se conformer aux nouvelles normes en matière de fonds propres (Bâle III) dès le début 2013, bien en avance sur leurs concurrentes internationales. Aussi étonnant que cela puisse paraître, vu d’Europe, « elles ont beaucoup d’argent pour prêter, mais des demandes insuffisantes de prêts », constate un responsable bancaire.

Plan de relance massif

Comme tous les grands pays industrialisés, le Canada a pourtant été affecté par le contre-choc de la crise de Lehman Brothers. Mais grâce aux excédents budgétaires accumulés les années précédentes, il a pu lancer un plan de relance massif, qui lui a permis de sortir relativement vite de la récession, sans mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement. Aujourd’hui, il affiche certes un déficit public de 5 % du PIB, mais à moins d’une nouvelle et sévère récession mondiale, le retour à l’équilibre est prévu dès 2015. « Notre pays peut se payer le luxe d’avoir un déficit », rassure Stephen Gordon, de l’Université Laval au Québec. « A part un problème de productivité, le Canada n’a pas de difficulté structurelle. » de fait, le marché de l’emploi a quasiment récupéré en trois ans son niveau d’avant crise, et le taux de chômage, même en légère hausse ces derniers mois, oscille un peu au-dessus de 7 %.

Cette apparente sérénité n’est pas le fruit du hasard. Pour comprendre comment le Canada a pu en arriver là, il faut remonter au début des années 1990. Le pays se débat alors dans une crise très proche de celle que connaissent les pays européens. « Une situation pire que celle de l’Italie aujourd’hui », se souvient Maurice Marchon, professeur à HEC Montréal. Le déficit budgétaire dépasse les 9 % du PIB en 1992. La dette publique, elle, s’envole au-dessus des 100 % du PIB. En octobre de la même année, le couperet tombe : Standard & Poor’s retire son triple A au Canada, car à la détérioration des comptes courants s’ajoute à l’époque une inquiétude politique, liées aux revendications autonomistes du Québec. Moody’s suit le mouvement, en dégradant la notation sur la dette extérieure du Canada.

Il faudra attendre dix ans – au printemps 2002 -pour que le pays retrouve son rang. La croissance économique et les richesses de son sous-sol, gorgé d’hydrocarbures et de minerais, ont bien sûr contribué à ce redressement. Mais son fameux triple A, le Canada l’a d’abord récupéré au prix d’une « discipline budgétaire de fer », rappelle John Manley, qui était à l’époque ministre de l’Industrie dans le gouvernement libéral de Jean Chrétien. Face à une crise de l’ampleur de celle qu’a connue le Canada au début des années 1990, « il n’y a pas de recette miracle mais une palette de solutions », résume Roland Lescure, premier vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Et « beaucoup de courage », ajoute ce Français d’origine, installé depuis plusieurs années à Montréal.

Pour Janet Ecker, comme pour John Manley, qui fut désigné en 2001 « l’homme de l’année » par l’édition canadienne de « Time Magazine », c’est le regard porté sur le pays de l’extérieur qui a servi de déclic. En janvier 1995, le « Wall Street Journal » titre l’un de ses articles « Le Canada en faillite », et traite le voisin du nord de « membre honoraire du tiers-monde ». Ce parallèle avec la terrible crise du peso qui frappe le Mexique crée une véritable onde de choc. Au lieu de protester, les Canadiens retroussent leurs manches. Le gouvernement de Jean Chrétien s’appuiera même sur l’article en question pour expliquer aux Canadiens la nécessité de réduire les dépenses budgétaires. « Il s’agissait de bien communiquer pour que les réductions soient perçues comme justes. Tout le monde a été affecté », raconte John Manley, aujourd’hui président du Conseil canadien des chefs d’entreprise. Dans sa circonscription d’Ottawa, où nombre de fonctionnaires allaient perdre leur emploi, plus de 60 % des électeurs ont estimé que cela était « nécessaire », voire indispensable.

Le succès de la « méthode Bourgon »

Pour résorber le déficit budgétaire, le Canada a fait le choix de réduire drastiquement la taille de la fonction publique, sans augmenter les impôts d’une façon insupportable pour les entreprises. Jocelyne Bourgon, qui, de 1994 à 1999, a été chargée de réformer la fonction publique canadienne au sein du cabinet Chrétien, explique aujourd’hui avoir « pris une approche très différente de ce qui était fait auparavant ». « Se reposer sur la croissance économique pour sortir de la crise budgétaire n’est pas suffisant », tranche-t-elle dans son bureau d’Ottawa, d’où elle dirige maintenant l’école de la fonction publique canadienne. Sous le gouvernement de Brian Mulroney, se souvient-elle, l’objectif a été le traditionnel « do more with less » avec comme résultat de réduire tous les programmes d’une façon égale. Mais cela a eu de « graves effets pervers » en réduisant la capacité d’intervention des programmes utiles. Et le choc économique de 1991-1992, en pleine première guerre du Golfe, a fait perdre en quelques mois six années d’efforts de réduction budgétaire. Avec en prime une dégradation de la qualité des services publics. La « méthode Bourgon », elle, est partie d’un examen programme par programme, afin de déterminer quel service public avait une « importance cruciale pour l’avenir du pays ». Son credo : il est préférable d’éliminer totalement un programme inutile que de réduire « horizontalement tous les programmes » pour faire des économies.

Le bilan est impressionnant : 47.000 postes de fonctionnaires supprimés, soit environ 20 % de la fonction publique fédérale. « Ce qui a permis en trois ans d’éliminer le déficit budgétaire et de donner un ‘‘avantage » au Canada pendant quinze à vingt ans », se félicite Jocelyne Bourgon. Pour faire accepter cette sévère cure d’amaigrissement, le gouvernement d’Ottawa a mis en place un système d’aides et de mesures d’accompagnement pour le reclassement des fonctionnaires. Petit regret : à la différence de la Suède qui a pris au même moment des mesures d’assainissement, le Canada a moins bien géré l’investissement public dans la science et dans la technologie, reconnaît l’ancienne ministre.

Dans le redressement des comptes publics, le contexte international a aussi compté. Car cette politique a été menée durant les années de « croissance Clinton », aux Etats-Unis, comme les appelle John Manley, juste après la dépression de 1991 et 1992, et surtout pendant une période de taux d’intérêt bas. « Nous avons eu la chance de vivre notre crise budgétaire lorsque l’investissement était en expansion », note l’économiste Stephen Gordon. De plus, sans aller jusqu’à parler de rente pétrolière, la forte demande de la Chine et des autres pays émergents a largement contribué à l’augmentation des prix des matières premières, donc du brut exporté par le Canada.

Mais tout cela ne suffit pas à expliquer la relative bonne santé du pays. Si exception canadienne il y a, elle tient peut-être aussi aux particularités d’une économie associant le capitalisme à l’anglo-saxonne à une forme de « socialisme doux » : un généreux système social – surtout au Québec -vise à protéger la population, sans gripper les rouages de l’économie de marché. « Le Canada a adopté un système hybride, avec un marché du travail moins réglementé, mais une Sécurité sociale d’inspiration européenne », souligne Alain Dubuc, éditorialiste au quotidien « La Presse ». « Un peu comme la troisième voie que la gauche recherchait » dans les années 1990 en Europe, résume-t-il. Une troisième voie qui passe aussi par la création d’un système de retraite original à base de fonds de pension : avec les seules cotisations sociales (9,9 % des salaires actuellement) et le produit des placements, il assure le minimum vieillesse de 4 millions de Canadiens (à l’exception du Québec qui a sa propre caisse de retraite). « C’est un plan de retraite administré par le gouvernement – fédéral et des provinces -mais sans recourir au budget de l’Etat. La caisse ne peut avoir de déficit », explique Donald Raymond, vice-président de l’Office d’investissements du Régime de pensions du Canada (RPC), un organisme créé en 1996 en pleine crise budgétaire. « Le programme est selon nos projections viable pour les soixante-quinze prochaines années », assure-t-il…

Solde migratoire positif

Autre particularité canadienne : la création d’une société d’hypothèques qui permet de garantir l’achat et la construction de logements sans recourir à l’Etat. On est loin de la folie des « subprimes » américaines…

Le Canada est souvent perçu comme un pays « ennuyeux », sans grands mouvements. « Etre qualifié de pays ennuyeux est plutôt un compliment lorsque l’on applique ce qualificatif au système financier », ironise Janet Ecker. Un pays « ennuyeux » qui attire toujours autant. En 2010, son solde migratoire net a dépassé les 250.000, soit près de 0,8 % de la population totale. Reste le talon d’Achille canadien : une économie aussi ouverte sur le monde est nécessairement dépendante de la conjoncture des autres. En particulier des Etats-Unis, avec lesquels le Canada réalise 70 % de son commerce extérieur, et de la Chine. Les responsables canadiens ont également un oeil rivé sur l’Europe, car la crise financière sur le Vieux Continent constitue bien sûr une menace pour le monde entier. Au Canada, on préfère toujours parler de « succès relatif »…

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