La France manque de fond

Les Echos – Eric Le Boucher

Ca n’a pas traîné. Sitôt la trêve des confiseurs terminée, le défilé des visites démagogiques d’usines en péril a repris. Après le « Achetez français » d’avant Noël, cette semaine a vu se multiplier les « Sauvons SeaFrance et les ferrys transmanche ! », les « Vive les Conti ! » et « Sauvons Petroplus et le raffinage ! ». Des licenciements ? La bonne affaire que voilà ! Les candidats se frottent les mains et se précipitent en province « au secours » des pauvres ouvriers électeurs… Pour ne rien pouvoir faire évidemment. Il serait temps que les salariés de ces usines et leurs leaders syndicaux arrêtent de penser que la campagne électorale peut leur être véritablement favorable. Ils ne tireront des candidats que de fausses promesses et des désillusions.

Les torts sont hélas partagés par l’ensemble de l’appareil politique. L’encre du nouveau pacte franco-allemand de la rigueur, conclu le 9 décembre pour sauver la zone euro, est à peine sèche que M. Sarkozy retourne à sa politique consistant à arroser d’argent public les causes perdues. Le chef de l’Etat donne la déplorable impression d’improviser. A cent jours du scrutin, il convoque un sommet pour l’emploi, soutient une coopérative ouvrière mort-née et ressort des tiroirs la TVA sociale, projet serpent de mer dont l’utilité est théoriquement bonne à moyen terme (alléger le coût du travail) mais dont les études montrent qu’il s’avère concrètement peu efficace (1). Et surtout pourquoi le promouvoir quand la consommation commence à fléchir, alors que son effet à court terme, lui certain, est de rogner le pouvoir d’achat ?

Le camp d’en face ne vaut pas mieux. Le Parti socialiste de Martine Aubry avait préparé un « Projet 2012 » dont la trame était : prendre aux riches pour « soigner » (« care ») la société malade. Le réalisme a poussé le candidat François Hollande à considérer qu’il n’y a pas de trésor caché et à l’abandonner. Mais il n’ose aller plus loin et avouer que ce qui attend les Français est un effort douloureux pour tous. Bref, s’il ne dit pas de bêtises, il fait silence. Se taire est aussi ne pas dire la vérité.

Quelle vérité ? Le drame du pays est qu’elle est connue depuis longtemps. La croissance française décroche et le modèle social est truffé d’inacceptables échecs : chômage de masse, exclusion des jeunes, abandon scolaire, etc. Tous les Français sont attachés à leur modèle social, il ne s’agit pas de l’abandonner mais au contraire de le défendre au mieux. La seule question est pragmatique : comment ? Le diagnostic est connu et les réponses aussi.

Parmi d’autres mais de façon limpide, le rapport de Michel Camdessus en 2004 proposait de mettre fin à la guerre des idéologies dont le pays raffole et traçait la voie de réformes « structurelles » inspirées des réussites des pays d’Europe du Nord. Par exemple, du Danemark pour le marché du travail pour marier sécurité et mobilité. Ou de Suède pour l’efficacité de l’Etat. Le pragmatisme devrait être le seul inspirateur : pour l’ancien directeur général du FMI, le libéralisme a du bon et du mauvais, le social a des vertus et des excès, regardons de près, évaluons. Sur le fond, il demandait de cesser d’opposer économie et social pour « rétablir une circularité positive entre efficacité et progrès social ». Dans le détail, le rapport proposait la rigueur budgétaire, le soutien de la recherche, un contrat de travail unique, le développement des services.

La France connaît son mal depuis longtemps. Nicolas Sarkozy est le premier à ne pas l’ignorer : il avait déclaré vouloir faire du rapport Camdessus son « livre de chevet ». Il l’a d’ailleurs appliqué en partie (autonomie des universités, suppression d’un poste sur deux de fonctionnaires partant en retraire, taxe professionnelle…). Comment se fait-il alors que le pays tarde dans l’application des médecines connues et, surtout, parte illico dans le décor des fausses promesses à chaque élection ? Est-il impossible d’expliquer froidement les faits et les chiffres, et de montrer la direction connue ?

En 2007, les esprits avaient avancé dans le chemin du réalisme ; en 2012, ils ont reculé. Effet de la crise qui amplifie les angoisses et la croyance aux solutions magiques. Mais, au-delà, tout le monde s’y met pour concourir à ce que la France manque les débats de fond : les médias, qui traquent la « petite phrase », les intellectuels, qui adorent l’idéologie, les mythes et les symboles ; les fonctionnaires, qui vivent de l’étatisme ; les rentiers, qui profitent de l’immobilisme ; les dirigeants politiques, qui pensent que le courage conduit à la défaite ; et, hélas, les Français eux-mêmes, qui, dans leurs illusions, préfèrent Chirac à Barre.

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