Ce que le projet Hollande dit de sa méthode

Les Echos

Au temps -récent -des couacs de son équipe, la méthode Hollande était montrée du doigt ; avec la réussite du Bourget, elle est soudain encensée. Le mode opératoire du candidat socialiste, en tout cas, ne ressemble à aucun autre. Il dit être « fidèle à lui-même », en réplique à un Nicolas Sarkozy qui a souvent voulu « changer ». Mais la réalité n’est pas si linéaire. Le candidat a sensiblement ajusté sa méthode depuis sa désignation à la primaire socialiste. « Le conducteur de scooter, avec personne sur le portebagages, qui se faufile partout et passe entre les gouttes », comme le décrivait il y a peu encore Jean-Christophe Cambadélis, a complexifié son jeu. Il ne s’agit pas – ou pas seulement -de « rencontre entre un homme et un peuple », comme le veut l’acception gaullienne : l’élection procède aussi selon lui de la construction d’un candidat, d’une méthode et d’un parcours. « Si j’en suis là, c’est le fruit de cette obstination. Le hasard n’y est pour rien », a-t-il expliqué dimanche.

La construction, elle est d’abord et avant tout dans le rassemblement. François Hollande a passé au peigne fin les forces et les faiblesses de ses prédécesseurs. Il en a tiré deux préceptes : rien ne peut être fait contre le parti (ce fut l’erreur de Ségolène Royal en 2007), rien ne peut être fait seul (c’est, selon lui, celle de Nicolas Sarkozy). Qu’importent donc les critiques dont il avait pu être la cible dans le passé – et elles furent nombreuses -, qu’importe aussi sa nature profonde de solitaire, François Hollande s’est attaché à faire de la place à chacun dans son équipe. Pierre Moscovici directeur de campagne, Manuel Valls à la communication, Martine Aubry au parti et même Laurent Fabius à la réflexion sur les cent premiers jours. A l’exception de son ami Michel Sapin au projet, les postes clefs sont tenus par les plus mauvaises langues d’hier. Sans oublier Arnaud Montebourg et Ségolène Royal, dont les thématiques fétiches – réindustrialisation, mise au pas des banques, mesures antidélocalisation -ont été entonnées au Bourget. « Il est toujours dans le moment présent : si quelqu’un est utile, quel que soit le passé, il le prend avec lui », relève Alain Bergounioux, l’historien du PS. « La constitution d’une majorité implique de s’appuyer sur des personnalités différentes, qui ne soient pas les clones les uns des autres », renchérit Michel Sapin.

Le projet présenté demain est le résultat d’un long travail de compilation, de hiérarchisation et de sélection des travaux du PS, des groupes parlementaires et des pôles de la campagne. Des milliers de pages ont été décortiquées, des centaines de personnes reçues, pour que des dizaines de suggestions soient finalement retenues. Tous les acteurs du PS retrouveront un ou plusieurs de leurs petits dans le projet présidentiel.

Mais ces petits, il n’y a qu’une seule personne qui les choisit : le candidat. Là réside la particularité du système Hollande. Le rassemblement est sincère, la crainte de l’enfermement l’est tout autant. S’il entend ne plus être seul, il se veut libre dans la décision. Que rien ne vienne troubler son instinct de politique dont il est si sûr, son contact avec les Français, la maîtrise de son agenda. François Hollande a vu Lionel Jospin se perdre en 2002 dans une équipe trop formatée ; il retient du mitterrandisme l’art de diviser pour régner et la gestion implacable du temps. Alors, certes, il fait vivre une équipe, mais sans qu’il y ait vraiment de numéro deux. Les réunions stratégiques du mardi soir se terminent souvent sans que personne ne sache vraiment ce qui a été arbitré. D’où les malentendus de ces dernières semaines entre conseillers qui ne faisaient pas la même lecture des propositions socialistes (le quotient familial notamment). La parole est libre, mais lui muselle la sienne. Il multiplie le nombre de cercles, amicaux ou professionnels, travaillant pour lui. Il cultive le secret et l’étanchéité entre ces groupes. « Mille contributeurs participent à ses discours, mais il est seul à tenir la plume, de A à Z », observe l’un de ses porte-parole, Bernard Cazeneuve. « Ce sont ses mots à lui », poursuit Manuel Valls. Et d’ailleurs, très souvent pour les discours de moindre importance, il éprouve encore le besoin d’improviser. Les conseillers lui ont fait des notes, il les a parcourues, s’est fait expliquer rapidement les enjeux techniques, puis, dans la voiture qui le mène à telle visite, il s’abstrait de longues minutes, n’entend plus personne : il bâtit mentalement son discours. Il ne sera ni le candidat d’Euro RSCG qu’a été Lionel Jospin (une attention particulière a été portée à ce que l’agence ne soit pas associée à la campagne), ni la candidate hors sol que fut Ségolène Royal. François Hollande veut réinventer l’exercice.

Ce faisant, il prend des risques. L’alchimie entre le rassemblement et sa liberté ne prend pas toujours. Si le rassemblement prime, le risque de consensus tiède guette, comme au temps de la rue de Solférino. Si sa liberté et son besoin de plus en plus affirmé de montrer qu’il est le chef l’emportent, les acteurs socialistes se sentent inutiles, dépouillés de la campagne. L’ambiance n’est pas toujours au beau fixe dans une équipe où affleure l’esprit de cour. La mobilisation est parfois flottante. L’impression est au désordre. « Vous travaillez sur un sujet dont vous êtes spécialiste, tout en sachant qu’un autre spécialiste que vous ne connaissez pas pourra avoir le dernier mot auprès de lui sur une position différente de la vôtre », explique une petite main. Il suffit d’une fuite dans la presse ou d’un sondage moins bon que prévu pour que le doute apparaisse… Et puis il suffit le jour d’après du contraire pour que soudain tout s’éclaire et que le chef s’impose. «S’il est élu, on criera au génie », relève Manuel Valls sur le ton de la boutade. Depuis quelques jours, le camp Hollande a décidé d’y croire. Mais cela ne purifie pas l’air pour autant : quand la victoire est à portée de main, les appétits ministériels s’aiguisent. Ce qui est désormais le cas.

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