Pôle Nord, pôle Sud : la grande chasse aux trésors

Les Echos

La nuit, il fait moins quarante. Mais, le jour, il ne fait que moins douze. C’est presque la canicule. » Sur la base franco-italienne Concordia installée au pôle Sud, Jérôme Chappellaz profite des derniers jours de l’été austral qui s’achève. Directeur de recherche au Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE), à Grenoble, ce chercheur vient de réaliser avec une équipe du CNRS un raid de 1.400 kilomètres au coeur du continent Antarctique.

Cette croûte de glace est un véritable trésor pour les climatologues. Tous les événements atmosphériques qui se sont succédé au cours du dernier million d’années sont enregistrés dans les 3.700 mètres de glace qui recouvrent le sol rocheux du continent. « En analysant les petites bulles d’air piégées dans la glace, nous trouvons toutes les éruptions volcaniques du passé. Celle du Pinatubo en 1990, du Krakatoa en 1883 et du Tambora en 1815. Elles ont laissé des traces soufrées. » Dans ces zones où les précipitations sont faibles, 5 mètres de neige contiennent les traces gazeuses d’environ un siècle de climat terrestre.

Un laboratoire inhospitalier

L’objectif du programme Explore, qui vient de se terminer, était tout aussi ambitieux : étudier la relation existant entre la présence de CO2 dans l’atmosphère et les variations de climat. « Nous cherchons à comprendre les cycles climatiques qui se succèdent tous les 40.000 ans », précise Michel Fily, qui coordonne les expéditions polaires au CNRS.

Les forages actuels, entreposés sous forme de carottes glaciaires au LGGE (lire ci-dessous), permettent de remonter à environ 800.000 ans. Mais, pour espérer « deviner le futur » et construire des modèles, il faudrait analyser les glaces polaires datant de plus d’un million d’années. « Ce qui nous intéresse, c’est le lien existant entre la montée de la température moyenne et la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Cela peut être déterminant pour l’avenir de notre société », ajoute Michel Fily. Le rythme d’apparition de ces périodes interglaciaires s’est considérablement raccourci. Il est passé de 100.000 ans à 40.000 ans, et cette accélération intrigue les scientifiques. « Il s’est passé quelque chose dans la machine climatique de la Terre », remarque le chercheur. Les pôles sont devenus des zones stratégiques. Au nord, l’exploration des régions arctiques, riches de minéraux et de ressources énergétiques, déclenche les appétits. La semaine dernière, la Norvège a clairement fait comprendre à la Chine qu’il était hors de question que Pékin devienne membre permanent du Conseil arctique, qui associe les pays riverains : Danemark, Canada, Finlande, Russie, Islande, Suède, Norvège et Etats-Unis. Le pôle Sud est pour l’instant à l’abri de ces querelles de copropriétaires. L’Antarctique est un laboratoire très inhospitalier qui détient le record de température négative : – 89,2 degrés Celsius. « Explorer ces zones vierges est un défi scientifique, technologique et logistique. Si un seul de ces éléments fait défaut, nous ne ramenons aucun résultat », résume Jérôme Chappellaz.

Une tonne d’échantillons

L’Institut polaire français Paul Emile Victor (Ipev) dispose de la base côtière Dumont d’Urville, située en terre Adélie, et de la station Concordia, construite à l’intérieur du continent, en collaboration avec les Italiens. La période décembre-janvier est la seule favorable au lancement d’opérations scientifiques d’envergure. Grâce à une caravane de véhicules, l’expédition a atteint la base russe de Vostok. « La vitesse moyenne du convoi était de 12 à 13 km/h et de 8 km/h quand nous étions sur de la neige molle. Les journées étaient longues, mais le soir on se requinquait avec les repas de notre cuisinier, Giorgio », indique le patron de l’expédition. L’équipe a ramené une série d’échantillons prélevés à 120 mètres de profondeur par un équipement de perçage léger . « Cela fait environ 1 tonne d’échantillons », précise Laurent Arnaud, spécialiste de la physique de la neige.

Plusieurs expéditions de ce type sont en projet à l’Ipev. Si les budgets sont au rendez-vous, les spécialistes français envisagent une opération commune avec des chercheurs sud-africains. « Pour organiser un raid polaire, il faut compter un à deux ans de préparation », rappelle Michel Fily. Dans quatre ou cinq ans, il faudra passer à la vitesse supérieure et viser les 3.000 mètres de profondeur avec un nouvel équipement plus performant. Bref, les chercheurs des grands froids ont du pain sur la planche. Cette petite communauté vivant recluse dans des bases vie et des conditions extrêmes est d’ailleurs devenue elle-même un objet de recherche. Un médecin de l’Agence spatiale européenne est là pour observer leur comportement dans le vrai froid polaire.

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