Zone euro : les vraies racines de la crise

Les Echos

L’opinion publique attribue, à tort, la crise européenne aux seules difficultés budgétaires des Etats membres de la zone euro. La problématique actuelle des dettes souveraines qui en découle ne constitue pourtant que la résultante d’une crise plus grave. Celle de la balance des paiements courants.

Depuis la création de la monnaie unique, la majeure partie des pays de la zone euro ont subi une dégradation incontestable de leur position externe. La Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Italie, l’Espagne et même la France, dernièrement, ont accumulé des déficits de la balance courante. Les statistiques sont édifiantes. A commencer par la Grèce, un cas particulièrement intéressant puisque le pays n’a jamais affiché un excédent en trente ans. En 1980, Athènes affichait déjà un déficit de 2 milliards de dollars. Il était de 32 milliards en 2010. Pour l’Italie, le déficit était de 5,7 milliards de dollars en 2000, il culmine à 68 milliards en 2010. Quant à la France, son excédent de 19 milliards de dollars en 2000 s’est transformé en un déficit de 44 milliards de dollars dix ans plus tard. L’Espagne et le Portugal ne sont pas mieux lotis.

Cette dégradation des balances des paiements courants est allée de pair avec une hausse non seulement de l’endettement public, mais également de l’endettement privé. Tout démontre que les Européens ont vécu au-dessus de leurs moyens par un recours à un endettement excessif. Et bien souvent les achats des ménages profitent avant tout à l’étranger. Leur équipement en smartphones, pour ne prendre que cet exemple, a un coût : le creusement de la balance commerciale, qui se répercute sur la balance des paiements. Ce phénomène a été d’autant plus marqué que les pays de la zone euro ont, de manière générale, accordé des hausses de salaires trop importantes par rapport à ce que pouvaient permettre leurs gains de productivité. L’analyse de l’évolution des coûts salariaux unitaires en Italie, en Espagne ou encore en Grèce est sans appel. Comme le souligne Jean-Pierre Dumas, consultant en économie, dans un article publié par Le Cercle « Les Echos », « une balance de paiements courants largement déficitaire depuis des années est le signe d’une baisse de compétitivité et d’un déficit public et privé constant et exagéré, qui a été financé par de la dette publique et privée ». Dans une récente étude, Patrick Artus, le chef économiste de Natixis, a calculé que, pour redresser la compétitivité des entreprises, il faudrait abaisser le coût salarial de 33 % en France, de 12 % en Espagne, de 54 % en Italie et de… 0 % en Allemagne.

Car l’Allemagne, avec les Pays-Bas, fait figure d’exception dans ce paysage dégradé. Contrairement à ses partenaires européens, sa balance des paiements n’a cessé de se redresser grâce aux revenus générés par ses surplus commerciaux. Alors que son solde était déficitaire de 32 milliards en 2000, elle affichait près de 190 milliards de surplus en 2010. Cette asymétrie, au sein de la zone euro, a été récemment montrée du doigt : l’Allemagne, par la politique de compression des coûts du travail conduite dans les années 2000, serait donc responsable des maux de ses voisins européens. Le dernier rapport annuel de l’Organisation internationale du travail (OIT) franchit le pas. Pour l’OIT, « les coûts du travail allemands ont chuté depuis une décennie par rapport aux concurrents, mettant leur croissance sous pression, avec des conséquences néfastes pour la viabilité de leurs finances publiques ».

Un discours qui mérite d’être nuancé : si les entreprises allemandes ont incontestablement bénéficié des largesses salariales des pays voisins et de l’appétit de consommation de leur population, elles ne sont pas les seules. La Chine, par ailleurs avantagée par un taux de change du yuan très favorable, en a profité pour écouler en masse ses produits, et pour concurrencer de plus en plus frontalement les entreprises du Vieux Continent.

Il faudra beaucoup de courage politique pour inverser la tendance. Pour l’heure, les leaders politiques européens enchaînent les sommets de la dernière chance, sans régler les problèmes de fond. Les pistes avancées, à ce jour, n’aboutissent qu’à gagner du temps. La mise en place de pare-feu pour contenir la crise des dettes souveraines ne résout en rien les dysfonctionnements de la zone euro. Quant à l’austérité budgétaire généralisée, de plus en plus d’économistes considèrent qu’elle ne peut que renforcer, à court terme, la crise économique et qu’elle va plonger la zone euro dans la récession.

La crise étant avant tout une crise des balances courantes, il faut traiter le problème à la racine. Dans l’absolu, une réforme structurelle des économies européennes nécessiterait avant tout une dévaluation monétaire, une cure d’austérité budgétaire et des mesures visant à restaurer la compétitivité des pays qui en ont besoin. En clair, un programme comme ceux que le Fonds monétaire international sait si bien imposer lorsqu’il vient au secours d’un pays en difficulté, avec plus ou moins de succès. Or, les Dix-Sept appartiennent à une Union monétaire. Sauf à sortir de la zone euro et à réintroduire des monnaies nationales, cette voie est impraticable. Ce n’est d’ailleurs pas le chemin souhaité par les leaders politiques européens, qui entendent sauver cet acquis historique majeur du Vieux Continent qu’est l’euro. Une autre solution serait d’imposer une dévaluation globale de la monnaie unique, notamment vis-à-vis du yuan chinois, afin de protéger les entreprises locales ou de régénérer une industrie européenne créatrice d’emploi. Car, sans croissance, il sera difficile à l’Europe de sortir de l’ornière. C’était d’ailleurs l’un des thèmes centraux du conseil informel des chefs d’Etat européen, le 30 janvier dernier.

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