Le Tibet brûle dans le silence

Les Echos

L’armée tire sur la foule, pourtant ce n’est ni la Syrie ni l’Egypte. Des habitants s’immolent par le feu, sans soulever une émotion comparable au sacrifice de Mohamed Bouazizi en Tunisie. Les journalistes indépendants sont refoulés, entravés ou pourchassés, mais nous ne sommes pas dans la Libye de Kadhafi. Un gouvernement en exil demande l’intervention urgente des forces internationales, sans rencontrer nulle part l’attention prêtée au printemps arabe. Pourtant, on massacre à huis clos : depuis plusieurs semaines, des manifestations sont réprimées dans le sang. Internet coupé, informations contrôlées, soldats déployés. Mais nous sommes seulement au Tibet, ou dans les régions chinoises, à peuplement tibétain, du Sichuan et de Qinghai.

Là, seize moines bouddhistes se sont immolés par le feu depuis mars 2011, quatre depuis le mois de janvier. Ils sont poussés par des motifs gravissimes, au point de transgresser l’interdit bouddhiste du suicide. Des manifestants ont été tués dans les préfectures autonomes tibétaines d’Aba et de Ganzi, en territoire chinois. Au monastère de Kirti, près d’Aba, des « gangs formés de moines », comme dit le Quotidien du Peuple, sont emmenés dans des camps de « rééducation patriotique ». Les agences de presse occidentales sont informées, des vidéos sont accessibles en ligne, mais pratiquement personne n’en parle.

Se fâcher avec la Chine ne serait pas réaliste. Mieux vaut se taire et fermer les yeux. Ou protester pour la forme, ce qui n’engage rien. Même ceux qui éprouvent quelque sympathie pour « la clique du Dalaï-lama », comme dit encore l’irrésistible « Quotidien du Peuple », ne vont quand même pas se brouiller pour si peu avec les maîtres du monde. En outre, nos fibres laïques et républicaines peuvent ressentir une vague réticence à soutenir des combats de moines. Ce n’est pas tout. Le silence est d’autant plus grand que ces cadavres sont lointains. Les morts n’ont ni même poids ni même prix -chacun le sait, et l’oublie. Entre les victimes du Moyen-Orient et celles des contreforts himalayens, les distances sont pas seulement kilométriques. Nous avons beau répéter, du point de vue de l’éthique, que tout humain en vaut tout autre, nous constatons chaque heure qu’il en va autrement dans nos jugements quotidiens. Notre attention, nos intérêts, nos affects, notre empathie sont à géométrie variable. Quand se conjuguent l’indifférence due à l’éloignement et la crainte de déplaire aux puissants, on ne peut guère s’étonner du mutisme.

Ce qui ne signifie pas qu’on doive s’y résoudre ! Reste à savoir quoi faire. Tout serait plus simple – relativement… -s’il existait un Front de libération du Tibet, une armée clandestine, de vrais guérilleros himalayens. Ce n’est pas le cas, puisque la grande singularité du combat tibétain est d’abord d’être non-violent. Il refuse l’usage du « bâton », symbole de la violence dans les textes canoniques. Le Dhammapada, recueil de sentences bouddhiste très populaire, dit des humains : « Tous tremblent devant le bâton », parce qu’ils chérissent la vie et craignent la mort. En s’identifiant à l’autre par compassion, en « ressentant ce qu’il ressent », on ne tuera ni n’incitera à tuer.

L’autre face de cette volontaire faiblesse, c’est la puissance morale. Les bouddhistes accomplis ne tremblent pas devant le bâton : ils sont passés au-delà de cette peur de la mort comme de cet attachement à la vie. On débouche alors, inévitablement, sur une question vieille comme la philosophie : qui gagne, au bout du compte, de la force physique ou de la force spirituelle ? Socrate, notre bouddhiste à nous, avait déjà son idée sur ce point. Il professe -dans le « Gorgias de Platon » – qu’il vaut mieux être la victime que le bourreau. S’il a raison, alors ni les balles chinoises ni le silence mondial ne font rien à l’affaire. Quelle que soit l’issue sur le terrain, la bataille essentielle se livre sur un autre registre. Tuer une spiritualité ? Mission impossible.

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