« La France doit changer de modèle de croissance »

Les Echos – PIERRE-ANDRÉ DE CHALENDAR, PDG DE SAINT-GOBAIN

industriel, notamment dans la production de matériaux innovants pour l’habitat, distributeur, au service des professionnels du bâtiment, international, par sa présence dans plus de 60 pays à travers le monde, le groupe Saint-Gobain constitue un poste d’observation privilégié des grandes questions économiques. Son PDG, Pierre-André de Chalendar, livre sa vision aux « Echos ».

Perte de compétitivité et désindustrialisation sont au coeur des thèmes de la campagne présidentielle. Comment y remédier ?

Pour ce qui concerne Saint-Gobain, dans la majorité de nos métiers, nous produisons localement pour satisfaire une demande locale. Nous avons d’ailleurs, en pleine crise, ouvert des usines en France afin de répondre aux nouvelles exigences du Grenelle de l’environnement. Mais nous constatons néanmoins que les coûts salariaux français ont divergé de 15 points par rapport à l’Allemagne au cours des dix dernières années, essentiellement en raison de l’alourdissement des charges. L’Allemagne est en situation de surcompétitivité par rapport au reste de l’Europe.

Le modèle allemand est-il si vertueux qu’on le dit ?

Globalement, le modèle économique allemand est assez vertueux. Ils ont travaillé sur leur déficit depuis de nombreuses années et ont absorbé la réunification. Ils demandent aujourd’hui à leurs partenaires d’aller dans le même sens. Mais, surtout, ils ont une balance du commerce extérieur très positive et sont européens par intérêt autant que par sentiment, car deux tiers de leur excédent provient du reste de l’Europe. Le problème de la France est à mon sens essentiellement un problème de commerce extérieur, et elle doit le régler au plus vite, au-delà des ajustements budgétaires indispensables. La solution à la crise passe aussi par plus d’Europe avec des projets en commun tournés vers l’avenir, notamment franco-allemands. Malheureusement, la vision bruxelloise n’est pas du tout favorable à la prise en compte des enjeux industriels. Elle reste beaucoup trop marquée par la défense du consommateur. Or, avant de consommer, il faut produire.

La potion infligée par la Commission aux pays les plus endettés ne risque-t-elle pas de tuer dans l’oeuf toute reprise ?

Il est difficile de répondre à cette question de manière générale. Prenons la Grèce : elle a triché et il me semble normal de lui demander de faire des efforts en échange de notre aide. Mais, en l’absence de tout tissu industriel, ce pays est confronté à une situation extrêmement difficile. La situation de l’Italie, par exemple, est évidemment différente et sans doute plus encourageante. En France, nous sommes arrivés à un moment de vérité. Nous devons changer de modèle de croissance. Le problème le plus grave aujourd’hui pour notre pays, je le répète, est le déficit des comptes extérieurs, mais c’est aussi le problème de l’Europe tout entière, hors Allemagne. Cela se traduit par un écart qui s’accroît entre l’Allemagne et le reste de la zone. Ce sujet me paraît plus grave encore que le problème de la dette. Or les remèdes sont différents pour chaque pays. Pour la France, penser relancer par la consommation publique ou privée serait aujourd’hui suicidaire. Les Français aiment acheter et consommer des biens bon marché importés. Or notre pays n’a plus les moyens d’importer tout ce dont il a envie. Pour consommer, il lui faut créer de la richesse, et pas de la dette.

Cela veut dire quoi pour la France, changer de modèle de croissance ?

Cela veut dire que non seulement la rigueur est indispensable, mais qu’il faudrait en faire plus que ce qui est prévu actuellement par les différents candidats à l’élection présidentielle. Plus, notamment, dans la dépense publique dans ses trois composantes : l’Etat, où le chantier est déjà entamé ; la Sécurité sociale ; et les collectivités locales, pour lesquelles il y a un effort indispensable de rationalisation à faire. Mais de la même manière que l’on accentue cette rigueur, je pense qu’on peut avoir une action de réorientation des dépenses publiques afin de soutenir les dépenses d’avenir et les actions d’investissement public dans l’éducation, la formation, en l’orientant davantage vers les entreprises, et la recherche. Sur ce dernier point, il me paraît indispensable de pérenniser le crédit impôt-recherche qui permet aux petites entreprises de faire plus de recherche, et aux grandes d’en faire plus en France. Je pense aussi aux investissements dans les économies d’énergie, qui intéressent particulièrement Saint-Gobain. C’est un sujet qui permet à la fois de réduire facilement le déficit commercial en allégeant la facture énergétique, de donner du pouvoir d’achat et de créer des emplois locaux industriels et artisanaux. La France devrait avoir un programme beaucoup plus ambitieux d’économies d’énergie. C’est aussi une certaine forme de relance.

Et qu’en est-il du modèle social français ?

Le sujet important est celui du financement de la protection sociale, qui, en France, beaucoup plus que dans d’autres pays, est à la charge des entreprises. Si certains domaines doivent relever des entreprises, il me paraît sain de s’interroger, notamment, sur la politique familiale. Toutes les mesures qui permettent de baisser le coût du travail à la charge des entreprises, et non de baisser les salaires, vont dans la bonne direction. Et c’est dans les secteurs exposés à la concurrence internationale qu’il faut le faire. De ce point de vue, la TVA offre un certain nombre d’avantages. Mais je pense que pour créer un vrai choc de compétitivité, il faut aller bien au-delà de ce qui est envisagé.

Faut-il s’inquiéter des risques sur le financement des entreprises et l’évolution du coût du capital ?

Saint-Gobain a récemment fait des opérations sur le marché obligataire qui montrent qu’il n’y a pas de problèmes de financement pour les entreprises en bonne santé. On va assister assez vite, me semble-t-il, à une hausse sensible de la part du financement des entreprises réalisée sur les marchés. Elle est bien plus faible aujourd’hui en Europe qu’aux Etats-Unis. En outre, les taux de progression de crédit à l’économie des banques françaises sont satisfaisants. Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui des problèmes particulièrement graves à ce sujet au niveau global. Quant au coût du capital, c’est d’abord le coût du financement de la dette qui est en question. Saint-Gobain se finance aujourd’hui moins cher que certains Etats voisins de la France ! Les mesures prises par la Banque centrale européenne amènent à être assez confiants dans ce domaine, au moins pour un moment. Je suis inquiet, en revanche, de la difficulté de plus en plus grande pour les entreprises françaises à avoir un actionnariat français. Les mesures fiscales actuelles n’encouragent pas les petits actionnaires et celles envisagées encore moins. Cela se traduit pour les PME par une difficulté à attirer des fonds propres et pour les grandes entreprises par une tendance à voir la part de leur actionnariat étranger s’accroître, même si, chez Saint-Gobain, nous n’avons pas encore constaté, à ce stade, de changement très significatif.

Quel regard portez-vous sur la conjoncture internationale dans les métiers de Saint-Gobain ?

Nous restons dans un environnement économique très incertain. Je relève des différences assez sensibles selon les activités et les pays. Les bonnes nouvelles, selon moi, pourraient venir des Etats-Unis, région du monde où les signaux sont les plus positifs. L’activité industrielle y est assez tonique et l’on sent des frémissements dans la construction, même s’ils sont davantage dans le collectif, habitat moins coûteux, que dans la maison individuelle. Depuis trois ans, le nombre de mises en chantier est à un tiers du niveau d’avant la crise. Il s’établit à environ 650.000 mises en chantier par an, contre une moyenne sur les cinquante dernières années de 1,5 million, avec un pic à 2 millions en 2006. Nous n’avions jamais connu un niveau aussi bas pendant une période aussi longue. L’activité devra reprendre, d’autant que l’évolution démographique est assez positive aux Etats-Unis, que les prix et les stocks ont significativement baissé. C’est ce qui me fait dire que les indicateurs sont positifs. Le seul point d’incertitude tient aux « forclosures » [saisies, NDLR]. Il y en a eu moins l’an dernier. Qu’en sera-t-il en 2012 ? Ce n’est pas encore clair. Quoi qu’il en soit, il faut rester prudent car on ne compte plus les déceptions au cours des dernières années.

Et dans les pays émergents ?

Les pays à forte croissance connaissent des signes ponctuels de ralentissement, du fait des politiques monétaires restrictives menées par les grands pays émergents que sont la Chine, l’Inde et le Brésil par crainte d’un emballement. Dans cette tendance, on devrait avoir un premier semestre 2012 avec un rythme moyen nettement inférieur à ce que nous avons connu ces dernières années. On peut espérer un second semestre meilleur.

En Europe, enfin ?

Nous avons bâti nos scénarios pour 2012 sur une hypothèse de croissance modérée en Europe, essentiellement tirée par les prix. Il n’y aura globalement pas de croissance des volumes. Mais la situation reste très contrastée selon les pays. Elle est grave dans l’Europe du Sud, en Italie et en Espagne, difficile au Royaume-Uni, en amélioration en Allemagne et globalement bonne en Scandinavie. La France, elle, se situe plutôt au milieu du gué. Le secteur de la construction dans notre pays devrait connaître un bon premier semestre, en droite ligne avec les statistiques de mises en chantier des douze derniers mois. En revanche, la situation offre moins de visibilité pour le deuxième semestre, voire pour 2013.

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