Une guerre avec l’Iran ? Irresponsable !

Les Echos

Dominique Moïsi est conseiller spécial à l’Ifri

Mai 1938 ou juillet 1914 ? Pendant des années, la référence à Munich s’est imposée auprès des partisans d’une intervention armée contre les installations nucléaires iraniennes comme l’argument ultime. On ne peut pas plus négocier avec l’Iran des mollahs qu’avec l’Allemagne d’Hitler. Aujourd’hui alors que les rumeurs de guerre avec l’Iran se font toujours plus pressantes, une autre référence vient à l’esprit, juillet 1914. Ne sommes-nous pas, avec un mélange de légèreté et d’irresponsabilité, en train d’entrer dans un cycle dont nous ne serions plus maîtres ? Il y a un siècle, les puissances européennes ont été victimes d’un engrenage infernal fait d’alliances diplomatiques secrètes, de politiques de réarmement massif et d’acceptation de la guerre comme poursuite de la politique par d’autres moyens pour citer Clausewitz. Certes, 2012 n’est pas 1914. Au début du XX e siècle, l’Europe était encore le coeur du monde. En ce début de XXI e siècle, le Moyen-Orient concentre en excès ressources énergétiques et passions humaines, mais n’est pas le coeur du monde au sens où l’Europe pouvait l’être hier. L’existence de l’arme nucléaire – qui est à l’origine de l’escalade actuelle (comment se résigner à sa possession par l’Iran des mollahs ?) -rend tout à la fois le monde plus dangereux et l’éventualité de la guerre moins probable.

En dépit d’une escalade verbale incontestable et de l’existence de scénarios détaillés de frappes chirurgicales sur les installations nucléaires de l’Iran ou de ripostes ciblées sur Israël et de fermeture du détroit d’Ormuz, il est très probable que, de Jérusalem à Téhéran en passant par Washington, on joue essentiellement à se faire peur. Le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahu, est sans doute beaucoup plus prudent qu’il n’y paraît. Il est probablement plus sensible aux avertissements de ses services secrets, plutôt hostiles à une « aventure militaire », qu’aux pressions du président des Etats-Unis. De la même manière, le régime iranien a beau se livrer à une fuite en avant verbale, il sait bien qu’une agression extérieure peut susciter au début un réflexe d’union nationale, mais que le régime ne survivrait sans doute pas à une défaite humiliante. C’est précisément parce que personne ne veut vraiment la guerre, mais que personne ne semble prêt à tout faire pour l’éviter et que personne ne veut donner l’impression de céder, que le scénario de l’engrenage, type juillet 1914, apparaît à ce point inquiétant.

Il est si facile d’envisager toutes les étapes d’une escalade possible, qui, après une frappe initiale d’Israël, entraînerait une riposte iranienne – incluant une fermeture du détroit d’Ormuz, qui, graduellement, pousserait à un engagement des Etats-Unis, sinon de la France et de la Grande-Bretagne, puis à une implication directe de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe. Pour Israël et les Etats-Unis, le succès des forces aériennes et navales en Libye peut constituer un dangereux encouragement. La supériorité technologique suffirait donc à elle seule à faire la différence ? Il ne serait plus nécessaire d’engager des forces terrestres pour mettre à bas son adversaire et renverser son régime.

Mais la Libye doit rester une exception et non pas devenir un précédent. De plus, détruire des installations nucléaires profondément enfouies sous la terre comme le sont celles de l’Iran est un exercice infiniment plus complexe que celui consistant à détruire des colonnes blindées circulant dans le désert ou une flotte aérienne au sol. Une réussite technique incertaine, des risques d’escalade difficiles à apprécier pleinement, compte tenu de la multitude des scénarios possibles, un contexte régional – celui de la révolution arabe -qui n’est pas propice… La légèreté avec laquelle certains semblent se résigner à l’idée d’une guerre, qui serait finalement moins dangereuse que de devoir vivre avec un Iran nucléaire, est irresponsable. Certes, la communauté internationale ne peut accepter la possession d’une arme absolue par un régime doté d’une idéologie absolue. Mais intervenir militairement en Iran c’est aussi risquer de consolider un régime à bout de souffle. En revanche, intervenir en Syrie, ne serait-ce qu’indirectement, par la fourniture d’armes à l’opposition ou l’utilisation de drones pour assurer le respect de couloirs humanitaires c’est protéger un peuple de la barbarie de ses dirigeants et contribuer à faire tomber un régime indigne. Tout compte fait, une intervention indirecte en Syrie est plus urgente et moins dangereuse qu’une intervention directe contre l’Iran.

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