Et si la démocratie perçait en Chine…

Les Echos

Les Chinois ont voté le week-end dernier. Après avoir obtenu le départ de l’équipe corrompue du Parti communiste chinois, ils ont porté au pouvoir un homme d’affaires à la retraite. Tous les Chinois n’ont certes pas voté, puisque ceci se passe à Wukan, bourg de 12.000 âmes à 1.500 kilomètres de Pékin. Mais l’histoire révèle une Chine qui n’est plus tout à fait une dictature implacable. Entendons-nous bien : nous sommes loin ici de la démocratie. Si la Chine est populaire, le peuple n’élit pas ses dirigeants. Le pouvoir du Parti communiste est gravé dans la Constitution. La justice est aux ordres. La parole n’est pas libre. Des hommes et des femmes disparaissent mystérieusement. Mais de jeunes pousses font craquer le béton communiste. Et c’est un événement majeur.

A vrai dire, l’amorce d’un virage démocratique en Chine n’étonne pas les économistes, qui débattent depuis longtemps de la causalité entre développement économique et libéralisation politique. Joseph Schumpeter soutenait ainsi que «  la démocratie moderne est un produit du processus capitaliste ». La relation n’est pas tant mécanique que logique. Quand la société devient plus complexe, quand les industriels doivent non seulement copier mais aussi innover, il devient difficile de tout décider d’en haut.

Deux jeunes chercheurs français, Fabrice Murtin et Romain Wacziarg, ont récemment publié un travail empirique éclairant (1), qui valide l’intuition de Schumpeter, sur la relation entre démocratie, éducation et développement dans soixante-dix pays sur plus d’un siècle. Il y aurait bel et bien lien de cause à effet du développement (revenu par tête, éducation notamment primaire) à la démocratie – et non l’inverse. Or il y a eu en Chine davantage d’éducation et beaucoup plus d’argent, avec un revenu par tête multiplié par treize en trente ans. Larry Diamond, directeur du Centre sur la démocratie à l’université de Stanford, rappelle que ce revenu pourrait dépasser l’an prochain celui de la Corée du Sud en 1987-1988, au moment de sa transition vers la démocratie. Un autre chercheur, Henri Rowen, estime que la Chine sera en 2025 au niveau de la Malaisie aujourd’hui ou de l’Argentine en 2007.

Bien sûr, l’enrichissement n’implique pas fatalement la libération. Mais le ralentissement annoncé de la croissance va contraindre le Parti communiste chinois à ouvrir le jeu. Dans son imposant rapport « Chine 2030 » publié la semaine dernière en collaboration avec un think tank officiel chinois, la Banque mondiale est claire : l’activité reviendra sur une pente annuelle de 5 à 6 % à partir de 2015, après trois décennies à plus de 10 % l’an. Or, comme l’explique Larry Diamond, «  le Parti ne peut pas gouverner sans continuer à assurer un développement économique rapide et un niveau de vie croissant. Un échec en la matière pourrait se traduire non par une perte graduelle de pouvoir mais par une crise soudaine et sans doute mortelle  », à l’image de ce qui s’est passé en Europe de l’Est il y a un quart de siècle ou plus récemment dans certains pays arabes. Est-ce un hasard si la Banque mondiale appelle le gouvernement chinois à accorder des droits aux individus pour encourager la participation de tous et à «  transférer certaines de ses fonctions à la société dans son ensemble » ?

Il devient de toute façon de plus en plus difficile de verrouiller ladite société. Les quelque 50.000 policiers du Web ont du mal à censurer un demi-milliard d’internautes qui ont appris à se parler en code (« être harmonisé » signifie ainsi « être réprimé »). En revanche, Pékin a mis en place toute une série de dispositifs pour être à l’écoute de l’opinion publique, et décide des mesures d’ampleur à partir de ce qui remonte. C’est le cas par exemple des reculs sur l’expropriation des terres (à l’origine de l’éviction du conseil de Wukan), de l’arrêt brutal du programme de TGV après l’accident mortel de Wenzhou, ou de la réforme du « hukou », ce permis de résidence des ruraux en ville qui pourrait être assoupli lors de l’Assemblée nationale populaire qui s’est ouverte hier. La Chine va peut-être inventer une forme de démocratie délibérative. Ce n’est évidemment pas notre démocratie représentative. Mais notre démocratie vieillit. Elle a peur de l’expression populaire qu’est le référendum. Elle a du mal à décider. Peut-être un jour aurons-nous des leçons de démocratie à prendre en Chine.

(1) «  The Democratic Transition  », Working Paper n° 17432, NBER, septembre 2011. http://www.nber.org/papers/w17432.pdf

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