Pourquoi l’Amérique fait mieux que l’Europe

Les Echos

C’est l’histoire amorale de deux soeurs. Il y a longtemps, l’aînée a nourri la cadette, qui a fini par devenir plus grande qu’elle et qui lui a sauvé la vie dans des circonstances dramatiques. Au fil des ans, les deux jeunes filles ont progressé, la cadette révélant une énergie et un sens de l’initiative étonnants. Mais, en tentant des expériences toujours plus périlleuses, ladite cadette a fini par mettre le feu à la maison. Elle a apparemment vite surmonté ses graves brûlures. Mais sa grande soeur, elle, en est toujours à gratter ses plaies. Trois ans plus tard, elle a du mal à marcher. Elle s’appelle Europe et sa petite soeur Amérique. Cette histoire amorale est une histoire économique.

Aujourd’hui, une soeur va nettement mieux que l’autre. Dans leurs carnets de santé, il faut remonter au milieu des années 1990, en pleine frénésie Internet, pour retrouver un tel écart entre les deux premières économies mondiales ! L’an dernier, la production a autant progressé au dernier trimestre 2011 aux Etats-Unis que sur toute l’année dans la zone euro (+ 0,7 %). Cette année, elle risque de stagner de ce côté-ci de l’Atlantique alors qu’elle va progresser de plus de 2 % de l’autre côté. Les autres indicateurs sont à l’avenant. Le chômage, qui touchait 10 % des actifs dans les deux zones fin 2009, est revenu aujourd’hui à 8,3 % aux Etats-Unis alors qu’il culmine à 10,7 % dans la zone euro. Les industriels américains ont le moral qui monte, à l’inverse de leurs rivaux européens. Les consommateurs ont recommencé à accroître leurs achats de 2 % à 3 % l’an aux Etats-Unis alors qu’ils n’ont pas pu dépasser 1 % en Europe. En Bourse, l’indice Dow Jones n’est plus très éloigné de son pic de 2007 et l’indice Nasdaq l’a dépassé de près de 10 %, tandis que le CAC 40 est 40 % au dessous. Et tutti quanti.

Pourquoi une telle différence entre les deux soeurs, qui sont pourtant infiniment plus proches l’une de l’autre que de leurs cousins émergents ? A vrai dire, elles ont souvent été décalées, Amérique transmettant ses mauvais virus avec un délai moyen de deux ans. Sa récession de 1991 a frappé l’Europe en 1993, celle de 2001 en 2003. Mais, avec l’incendie de 2008, elles sont tombées toutes les deux malades en même temps. Depuis, l’une semble rétablie tandis que l’autre rechute. Derrière cette divergence, il y a deux choix. Europe a fait le premier il y a plus d’une décennie, en bâtissant une monnaie bancale. Amérique a fait le second il y a trois ans, en employant massivement des outils puissants mais dangereux qu’elle est seule à posséder.

Du côté d’Europe, il est désormais impossible de le nier : la construction d’une union monétaire sans union budgétaire plombe la croissance. Ce n’était pas visible tant que la plupart des pays soutenaient l’activité par une accumulation facile de dette publique (Grèce, France) ou privée (Portugal, Espagne, Irlande). Mais la crise a révélé brutalement la réalité, et contraint les investisseurs à évaluer les risques ligne à ligne. En l’absence de fédéralisme budgétaire, les pays en situation de faiblesse doivent donc désormais rééquilibrer leurs budgets et leurs comptes extérieurs tout en payant des taux d’intérêt plus élevés. L’économiste en chef de la banque Natixis, Patrick Artus, estime que ce fardeau ralentira la croissance de près de 1 % par an d’ici à 2015.

Amérique n’a pas ce problème : elle a fini de mettre en place son fédéralisme budgétaire au milieu du XIX e siècle. Elle a surtout décidé d’appuyer à fond sur deux leviers de croissance, alors qu’Europe a très vite cessé d’employer le premier et toujours hésité à actionner le second. Le premier levier est le budget. De 2009 à 2012, le déficit public cumulé aura représenté 42 % du PIB, soit plus de 10 % par an. C’est deux fois plus que dans la zone euro. Au regard de ces chiffres, la croissance américaine est décevante ! «  Le fossé atlantique est largement un phénomène budgétaire », affirmaient les économistes de la Société Générale dans une note publiée il y a deux mois.

Mais il ne suffit pas de vouloir une politique budgétaire au service exclusif de la croissance, il faut aussi le pouvoir. Amérique a ici employé une arme qu’elle est la seule à détenir : elle imprime la monnaie du monde. Les titres de dette émis pour financer son gouffre budgétaire sont achetés massivement par les banques centrales étrangères, en particulier celles d’Asie. Et quand ces bailleurs publics rechignent à acheter du papier américain, c’est carrément… la Réserve fédérale des Etats-Unis qui prend le relais -ce qui s’appelle dans l’inimitable jargon financier « la facilitation quantitative » (« quantitative easing » en américain). Europe n’a pas ces deux canaux. Elle n’imprime pas la monnaie du monde. Et elle a interdit à sa banque centrale d’acheter des obligations publiques, même si cette dernière a dû se résoudre à le faire à la marge. Aujourd’hui, la Banque centrale européenne en détient un peu plus de 200 milliards d’euros alors que la Fed en a 1.700 milliards de dollars.

Si Amérique va aujourd’hui beaucoup mieux qu’Europe, c’est largement parce qu’elle a mobilisé des moyens qu’elle est la seule à avoir. Il serait vain d’en déduire la suite des événements, même s’il est vrai que les Etats-Unis conservent un dynamisme entrepreneurial impressionnant, que les marchés y sont plus souples que sur le Vieux Continent, que ses banques ont été sérieusement consolidées, que Washington mène une politique industrielle qui commence à porter des fruits. Les Américains ont d’ailleurs le triomphe modeste, ce qui est le signe le plus sûr de leurs doutes. La Réserve fédérale a récemment changé son vocabulaire pour parler d’une reprise «  modérée » et non plus «  modeste ». Les hausses d’impôt prévues pour l’instant en 2013 dépassent 4 % du PIB, de quoi faire retomber le pays en récession. Les consommateurs n’ont pas les moyens d’augmenter leurs achats comme ils l’ont fait récemment. Amérique s’est soignée en pratiquant la fuite en avant, sans guérir vraiment. Espérons qu’Europe ne se lancera pas dans une fuite en arrière.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :