« Plumes » de candidats

Les Echos

En coulisses, ce sont eux qui écrivent les discours, trouvent le ton et cisèlent les mots qui marqueront les esprits. « Plumes » de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande aujourd’hui, de Jacques Chirac ou François Mitterrand hier, ils livrent leurs « trucs » et racontent leurs relations privilégiées avec leurs « patrons »…

Nicolas Sarkozy face à Henri Guaino (ci-dessus, en haut), avant un meeting porte de Versailles, à Paris, le 31 mars. François Hollande et Aquilino Morelle peaufinent le discours programme du Bourget, le 22 janvier.

 C’est abasourdis que dirigeants et militants de l’UMP ont assisté à une scène jusqu’alors inédite, le 11 mars à Villepinte : Henri Guaino, la plume de Nicolas Sarkozy prononçant un discours juste avant le candidat ! Un discours déclamé d’une voix chevrotante façon André Malraux quand, quelques minutes plus tard, la seule citation reprise à la tribune par le président-candidat sera précisément une phrase de l’écrivain gaulliste : « Il y a des pays comme la France qui sont grands lorsqu’ils le sont pour les autres… » Ce jour-là, le public n’a pas seulement assisté à une première, il a été témoin d’une forme de mise en abîme du rôle de plume. « Guaino demande tout et obtient tout », a-t-on maugréé à l’UMP. L’intéressé n’en a cure : « Ah ! la plume qui parle, ça énerve… Eh bien oui, je parle, je pense, je vis. » Qu’elles choisissent l’ombre ou la lumière, les plumes savent se rendre indispensable à leur patron. Qu’un candidat lise ses discours tels quels ou s’en évade, autoriser un autre à mettre des mots dans votre bouche nécessite une grande confiance. Et trouver les mots justes, ceux qui marqueront les esprits, impliquent d’approcher le responsable politique au plus près, d’appréhender la personne derrière la charge. « Vous devez à la fois épouser ses convictions intimes et son style, mais aussi lui offrir des échappées », explique Igor Mitrofanoff, plume de François Fillon depuis vingt-deux ans. « Vous faites partie de sa sécurité intérieure », dit joliment Christine Albanel, plume de Jacques Chirac de 1982 à 2000.

Le verbe

Les discours les plus marquants ont parfois une histoire simple. Celui de Jacques Chirac reconnaissant « la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs » s’est décidé en une conversation entre le président et Christine Albanel. Invité par les responsables de la communauté juive aux cérémonies de commémoration de la rafle du Vél’d’Hiv, le chef de l’Etat lui a commandé « un beau discours ». « Ne pensez-vous pas, Monsieur le président, que le moment est venu de dire la vérité sur l’Occupation ? », lui a alors demandé celle qui était aussi sa conseillère pour les cultes. La réponse fut positive. Le discours prononcé le 16 juillet 1995 a marqué l’Histoire et la présidence Chirac. Son mode de conception est, pour une plume, le scénario idéal : celui où une initiative de sa part rencontre le cheminement de la pensée de son patron, sans intermédiaire. Il faut pour cela une confiance assise sur de longues années de collaboration. La relation qui unit une plume au responsable politique qu’elle sert est forcément particulière. Chez certains, cela relève de « l’osmose » – plume de Dominique de Villepin, Bruno Le Maire avait fini par parler avec les mêmes intonations que lui. Chez d’autres, la « fascination » le dispute au jeu. « C’est Zelig, il faut être capable de s’oublier soi-même », lâche Gilles Finchelstein, qui a successivement écrit pour Pierre Mauroy, Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn. Pour d’autres encore, il s’agit d’une conjonction d’intérêts à un moment donné. Plume du Premier ministre Lionel Jospin de 1997 à 2002, partenaire du chantre de la démondialisation Arnaud Montebourg dans les primaires du PS, Aquilino Morelle s’est remis à écrire des discours pour François Hollande : « Ma mission, c’est de faire la synthèse avec les 17 % de voix de Montebourg. » En 2006, Henri Guaino était allé trouver Nicolas Sarkozy en lui disant : « Tu ne seras jamais élu si tu n’es que libéral, communautariste et atlantiste. » C’est lui qui a amené le candidat UMP à disputer à la gauche les références à Jaurès et Blum ou à parler à la France du « non ». A ce niveau de responsabilité, une plume n’est pas seulement un rédacteur de discours, elle est un accoucheur. Elle participe, en amont, à la définition de la stratégie et du contenu ; elle est présente jusqu’à la dernière minute pour le choix des mots. « C’est un travail de compagnonnage, de discussion et d’échange », dixit Aquilino Morelle. Le jour, la nuit, entre deux portes ou pendant des heures. Ce qui explique que beaucoup trouvent le terme « plume » réducteur et assument effectivement un rôle plus large de conseiller, politique ou thématique. Ce qui leur octroie une capacité d’influence jalousée. Schématiquement, les discours les plus importants sont généralement le fruit d’un travail collectif, avec des spécialistes qui envoient des argumentaires à la plume chargée de les ordonner et de réécrire le tout – on appelle cela « la théorie des briques ». Gardien de la cohérence de l’ensemble, la plume dispose d’un argument en or pour conduire le candidat à écarter une « brique » qui ne lui convient pas. « C’est stratégique car nous sommes au point de passage », reconnaît Henri Guaino.

Le souffle

Presque vingt-quatre ans ont passé et Sophie Bouchet-Petersen se souvient encore de cette sentence formulée le matin du 9 novembre 1988 par François Mitterrand : « Sophie, vous m’aviez habitué à de beaux textes, celui-ci n’en est pas un. » « Je n’avais plus un poil de sec », dit-elle. Jeune conseillère culture à l’Elysée, elle avait planché avec le conseiller Europe sur le discours que devait prononcer le chef de l’Etat devant un aréopage de dirigeants du continent pour le transfert des cendres de Jean Monnet au Panthéon. L’assemblage de leurs deux logiques – l’hommage au grand homme et les projets européens de la France -avait donné « un copier-coller sans unité et sans âme ». Sophie Bouchet-Petersen sait alors qu’elle n’a plus que quelques heures pour tout refaire. Afin de la guider, François Mitterrand lui parle de Monnet, « de son enfance dans le pays de Cognac », de la distillation à l’alambic… En sortant, elle fonce dans la librairie la plus proche acheter un livre –  « un livre d’art ! il n’y avait que ça » -sur le cognac. « Je me plonge dans le passage sur l’alambic, je comprends que le président m’a parlé du rapport au temps et… mon téléphone sonne à nouveau ». François Mitterrand l’invite à déjeuner. « Il voulait être gentil mais pour moi c’était l’horreur : je regardais l’aiguille tourner avec un noeud dans le bide. » Le discours fut rendu à temps et apprécié. Sophie Bouchet-Petersen a tiré une grande leçon de cette mésaventure : « Un discours ne doit pas être un copier-coller sinon c’est de la bouillie de techno. » Jean de Boishue, qui a travaillé au côté de Philippe Séguin et François Fillon, approuve : « Une plume ne peut se contenter d’additionner des briques, elle doit trouver le souffle. » Et le souffle ne peut être le même selon que vous soyez président de la République ou simple secrétaire d’Etat, chef de parti, Premier ministre ou candidat. « Il ne faut jamais se tromper sur la position de l’émetteur », insiste Sophie Bouchet-Petersen. « La parole d’un président doit être épurée car elle a beaucoup d’impact. Plus on descend dans la hiérarchie, plus il faut mettre de détails. » En fonction ou en campagne, les règles ne sont pas les mêmes non plus. « Un président se doit de rassembler, un candidat scande, appelle à la bataille. C’est la différence entre la paix et la guerre », explique William Abitbol, ex-plume et conseiller politique de Charles Pasqua. Souvent les plumes préfèrent « la guerre ». « C’est un peu comme du théâtre, souligne Christine Albanel. Il faut prendre en compte la respiration de la foule, les moments d’enthousiasme. On doit espacer les idées et prévoir des répétitions. » Pour capter l’attention de la salle, chaque plume et chaque politique a ses recettes et ses manies. Il y a ceux qui, tel Lionel Jospin, voulaient convaincre par « une démonstration rationnelle » plutôt que par l’émotion, et ceux qui ne croient pas à cette méthode : « Un discours, c’est un fil : vous le prenez et vous le déroulez jusqu’à la fin. Ce n’est pas un truc à tiroirs, il n’y a pas d’hypertexte, vous ne démontrez jamais, vous ne pouvez que montrer », assure Henri Guaino, qui n’aime rien tant qu’obtenir « le silence » ému de la salle. Il y a les politiques qui s’en tiennent à leur texte, et ceux qui l’utilisent comme un simple support. Grand angoissé, Philippe Séguin « n’assumait pas une virgule d’improvisation ». Pierre Mauroy, connu pour ses digressions historiques, accordait néanmoins « un soin méticuleux » à l’écriture des cinq premières minutes, celles où on accroche l’auditoire ou pas. Le rapport à l’improvisation est affaire de personnalité mais aussi question de circonstances et d’enjeu. Longtemps, François Hollande s’est passé de plumes et de discours écrits : bon orateur, il griffonnait des plans détaillés sur des bouts de papiers assortis de quelques bons mots qui lui permettraient de mettre, par le rire, la salle de son côté. Avec le désir de gravité associé à sa candidature présidentielle, il a limité les traits d’humour et a compensé en cherchant à ce que ses discours « relèvent de la conversation ». « Ce n’est pas structuré comme un truc classique scolaire, c’est fluide comme de l’eau », pense Aquilino Morelle. Ségolène Royal a fait le chemin inverse. « Ce que me dit Ségolène, c’est « nourris-moi ! », raconte Sophie Bouchet-Petersen, sa plume et conseillère depuis plus de dix ans. Plus le temps passe et plus elle est exigeante sur la nourriture intellectuelle et affranchie dans le choix de ses mots. »

La limite

Où s’arrête le pouvoir d’une plume ? Volontiers provocateur, William Abitbol définit son rôle ainsi : « J’étais scénariste et j’avais un acteur qui me correspondait tout à fait. » A l’opposé, deux candidats à la présidentielle de 2012 – Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou -s’enorgueillissent d’écrire eux-mêmes leurs discours. Et le candidat centriste n’est pas loin de suggérer que ceux qui font autrement manquent d’authenticité. La plupart des plumes réfutent toute idée de « responsable politique sous influence ». Prudence à l’égard du patron ou lucidité ? En fait, un candidat à tout loisir de ménager sa liberté. En étant suffisamment directif, en ayant plusieurs plumes à qui il confie différents discours ou qu’il fait travailler, sans forcément les prévenir, sur le même événement. Ségolène Royal avait procédé de la sorte pour son discours programme de Villepinte en 2007. Et François Hollande a fait de même pour préparer le lancement de sa campagne au Bourget, le 22 janvier. Si Aquilino Morelle s’est enfermé plusieurs jours avec lui et l’a aidé à corriger son texte jusque dans la loge derrière la scène, le candidat socialiste avait non seulement décidé de centraliser lui-même de multiples contributions, mais aussi réclamé un autre projet de discours à Gilles Finchelstein. Discutant de l’importance des entourages dans la préparation d’une candidature présidentielle, François Hollande avait confié, fin 2008 aux « Echos », une certitude : « A un moment, tout dépend de vous, pas des autres, de vous. »

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