Sans intégration, l’euro est condamné

Project Syndicate – Les Echos

Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI, est professeur d’économie et de science politique à l’université d’Harvard

Dans plusieurs pays de la zone euro comme l’Espagne et la Grèce, la moitié des jeunes environ sont au chômage. Une génération est-elle en train d’être sacrifiée pour maintenir une monnaie unique ? Il est de plus en plus clair, au moins pour les grands pays, que les zones monétaires seront extrêmement instables à l’avenir. Au minimum, elles requièrent une confédération, pouvant mettre en oeuvre d’autres politiques que celles actuellement envisagées par les dirigeants européens.

Qu’en est-il de la fameuse conjecture de 1961 du prix Nobel Robert Mundell selon lequel les frontières nationales et monétaires ne doivent pas nécessairement coïncider ? Dans un article provocateur « Une théorie des zones monétaires optimales » (« The American Economic Review »), Mundell développe l’argument que, pour autant que les travailleurs puissent se déplacer vers les emplois disponibles au sein d’une région monétaire, la région peut se permettre de renoncer au mécanisme d’équilibrage par ajustement du taux de change.

Mundell ne s’est pas spécialement intéressé aux crises financières, mais il semble assez évident que la mobilité du travail est plus importante aujourd’hui que jamais. Sans surprise, les travailleurs quittent les pays en crise, mais pas nécessairement en direction des pays du Nord plus forts. Au contraire, les travailleurs portugais fuient vers d’anciennes colonies en plein boom comme le Brésil et Macau. Les Irlandais vont au Canada, en Australie ou aux Etats-Unis, les Espagnols en Roumanie.

Malgré tout, si la mobilité intra-européenne était ne serait-ce que proche de l’idéal de Mundell, nous n’observerions pas aujourd’hui un chômage de 25 % en Espagne alors qu’en Allemagne le taux de chômage est inférieur à 7 %. Par la suite, des auteurs reconnurent qu’il y avait d’autres critères essentiels pour le succès d’une union monétaire, qui sont difficiles à obtenir sans intégration politique profonde. Peter Kenen a émis l’idée à la fin des années 1960 qu’une union monétaire, sans mouvement du taux de change pour absorber les chocs, a besoin de transferts fiscaux pour partager le risque.

Aux Etats-Unis, quand le prix du pétrole augmente, les revenus augmentent au Texas et au Montana, ce qui veut dire que ces Etats contribuent alors davantage au budget fédéral. Sans une autorité budgétaire centralisée, l’Europe ne peut compter sur un tel stabilisateur automatique.

Certains économistes européens ont avancé la thèse selon laquelle il n’est pas nécessaire d’avoir des transferts fiscaux similaires à ceux des Etats-Unis, parce que n’importe quel degré de partage de risque désiré peut en théorie être obtenu grâce aux marchés financiers. Cet argument est faux.

Pour sa part, Kenen pensait principalement à des transferts de court terme destinés à lisser les chocs cycliques. Cependant, dans une union monétaire avec d’énormes différences de revenus et de niveaux de développement, le court terme peut se prolonger très longtemps. Beaucoup d’Allemands ont l’impression à juste titre que tout système de transferts se transformera en perfusion permanente.

Plus tard, Maurice Obstfeld a indiqué que, outre les transferts fiscaux, une union monétaire a besoin de règles clairement définies concernant un prêteur de dernier ressort. Sinon, les paniques bancaires et du crédit seront inévitables. Un argument qui ne s’applique plus seulement aux banques mais aujourd’hui aussi aux Etats et aux collectivités.

Un corollaire logique des critères établis par Kenen et Obstfeld, et même du critère de mobilité du travail de Mundell, est qu’une union monétaire ne peut pas survivre sans légitimité politique.

L’Europe ne respectera peut-être jamais aucun critère de zone monétaire « optimale ». Pourtant, sans davantage d’intégration économique et politique profonde – qui pourrait ne pas inclure tous les membres actuels de la zone euro -l’euro pourrait ne pas passer le cap même de cette décennie.

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