Continuer à faire « comme si »

Les Echos

Drôle de jeu, cet entre-deux-tours. Dans ce vrai-faux suspense, chacun des deux rivaux – face aux caméras comme au public, face aux siens comme à soi-même -doit impérativement continuer à faire comme si tout était encore possible, entretenant en lui comme chez les autres l’espérance de son triomphe et la crainte de la victoire adverse. A tout prix, il faut écarter l’idée que les jeux sont faits, les résultats pliés.

On a beau souligner que les sondages semblent implacables, l’écart final immobile, l’arithmétique des reports prévisible, il reste indiscutablement une part d’aléa, liée à la versatilité d’un électorat de crise comme aux incertitudes du nouveau paysage politique. L’issue du second tour, pour chacun des concurrents, peut donc être présentée comme ouverte. Ce qui légitime d’intensifier campagne, meetings et débats. Tant que le peuple ne s’est pas prononcé, il faut s’ingénier encore à convaincre les indécis, séduire les tièdes, disqualifier les adversaires.

Comment les candidats font-ils pour tenir ? Ce ne peut être qu’au prix d’une grande et complexe dissimulation, chacun racontant des histoires aux autres autant qu’à soi-même. François Hollande ne peut s’accorder ni confiance arrogante ni joie trop voyante, ni célébrer la victoire avant qu’elle soit acquise. Il doit se dire et se croire « homme normal », alors même qu’il lui faut se persuader aussi, pour gagner, qu’il ne l’est déjà plus tout à fait. Il doit être serein et confiant, et s’inquiéter déjà, malgré tout, de l’éventualité de lendemains qui déchantent : montée du Front national, réaction des marchés, accroissement du chômage. Nicolas Sarkozy ne peut se permettre le moindre signe de découragement ou de défaitisme, il doit donc s’interdire d’envisager son échec, s’aveugler vertueusement sur son pouvoir de tout renverser, mais sans se disqualifier pour autant par une excessive estime de soi.

Chacun est donc dans une situation complexe, contraint de porter un masque qui le dissimule aussi à ses propres yeux, escamotant une large part de ce qu’il sent ou pressent. Pas moyen, politiquement parlant, de trouver meilleure solution que de brider ses affects, de dissimuler ses joies comme ses craintes. Ce n’est certes pas une histoire nouvelle. Dissimulation tactique, fabrique des sentiments, construction permanente de l’apparence : beaucoup de classiques ont vu là l’essence même du pouvoir politique.

« Les passions sont les brèches de l’âme. Le savoir le plus utile est l’art de les dissimuler », écrit dans « L’Oracle… » (1647) le jésuite espagnol Baltasar Gracian. S’il y a un livre que tout le monde en ce moment devrait lire ou relire d’urgence -les candidats pour en prendre de la graine, les électeurs pour connaître les ficelles -, c’est celui-là. Plus encore que Machiavel ou Nietzsche, Gracian a saisi les enjeux essentiels de la dissimulation politique : pour l’emporter, celui qui postule au pouvoir devra ne jamais se découvrir entièrement, toujours laisser dans l’ombre une partie des compétences ou des informations qu’il tient en sa main. Plus que tout, il ne laissera jamais transparaître ses émotions, sauf à bon escient.

Pareille conception du pouvoir suppose qu’il soit seulement un jeu d’apparences, un théâtre qui n’observe aucune relâche : celui qui dirige ne peut ni se dévoiler ni éventer ses plans, s’efforce au contraire de toujours estomper ses erreurs, ou de changer de cap selon les vents. Indéfiniment ? Sûrement pas. « On respecte un homme tant qu’on n’a pas trouvé de limite à sa capacité », dit encore Gracian. Voilà une formule que devrait méditer chacun des candidats et, si possible, chacun des électeurs. Elle indique combien la confiance est liée à l’ignorance : on fait crédit de ses talents à celui qui ne les a pas encore tous mis en oeuvre. Un jour finit par venir, imprévisible mais inéluctable, où les limites émergent, se révèlent au grand jour, à l’épreuve des faits. Car le respect est une denrée périssable. Sa date de péremption varie selon les individus.

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