La Grèce, la raison et la folie

Les Echos

Le puzzle du pire continue de s’assembler en Grèce. Une grosse pièce est apparue il y a quinze jours, sous la forme d’un nouveau Parlement trop éclaté pour former un gouvernement. Dans la foulée, des officiels de plusieurs pays européens ont commencé à parler d’une sortie de la zone euro. D’autres pièces majeures ont surgi la semaine dernière. Un début de « bank run » : les Grecs se sont rués aux guichets des banques pour retirer des milliards d’euros. Et deux suspensions : la Banque centrale européenne (BCE) a cessé de prêter de l’argent à plusieurs banques grecques et le Fonds monétaire international (FMI) a mis entre parenthèses ses contacts avec Athènes. Le puzzle qui prend ainsi forme, c’est celui d’une Grèce en faillite éjectée de la zone euro. Il s’insère dans un puzzle plus grand, où l’expulsion de la Grèce finit par provoquer l’explosion de la zone euro tout entière, et au-delà de la construction communautaire elle-même.

Le pire, c’est que chacun a raison de faire ce qu’il fait. Bien sûr, ce raisonnement ne s’applique pas forcément aux électeurs grecs : ils auraient pu voter autrement. Mais ils avaient d’excellentes raisons de rejeter le parti qui a pris la route du désastre, la Nouvelle Démocratie, et celui qui n’a pas su bifurquer ensuite, le Pasok (Parti socialiste). L’an prochain, le revenu du pays devrait revenir au niveau de 2002. La croissance des années euro aura alors été pratiquement effacée par la crise !

Les autres acteurs ont aussi chacun leur logique. Le président de la BCE, Mario Draghi, et le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, ont tout simplement appelé un chat un chat en évoquant l’hypothèse d’une sortie grecque. Après tout, des banques britanniques ont déjà adapté leurs systèmes informatiques au retour de la drachme, une cellule travaille sur la question depuis un an au ministère allemand des Finances et le FMI commence à le faire. Les Grecs, non plus en tant qu’électeurs mais en tant qu’agents économiques, sont eux aussi tout à fait fondés à retirer leur argent de leurs banques. Mieux vaut détenir des euros en billets dans un coffre-fort (dont les ventes ont explosé) que dans un compte bancaire qui peut basculer en drachmes dévaluées d’un simple clic gouvernemental ! D’autant plus que lesdites banques ont perdu une fortune dans la restructuration de la dette publique grecque en mars dernier (23 milliards d’euros pour les trois premières) ; elles sont donc moins solides dans l’attente d’une recapitalisation financée par des fonds étrangers. Il est enfin normal que la BCE ne prête pas à des banques non solvables, de surcroît affaiblies par leurs clients qui ont réduit leurs dépôts bancaires d’un tiers en deux ans. Ou que le FMI n’accroisse pas son exposition financière dans l’épais brouillard politique tombé sur Athènes.

Ces décisions fondées sur la raison forment un engrenage de folie. Pour la Grèce, la faillite de l’Etat et la sortie de la zone euro se traduiraient par un affaiblissement du revenu national qui pourrait atteindre, selon certaines estimations, 25 % en trois ou quatre ans. Avec une drachme fortement dévaluée, les Grecs paieraient tous leurs produits importés beaucoup plus cher sans gagner en compensation beaucoup de marchés à l’export, car leur industrie est trop peu développée. Leur système bancaire serait détruit. Et pendant des années, plus aucun investisseur ne leur prêterait d’argent.

Pour les autres pays de la zone, la facture serait également élevée, sans parler du risque d’éclatement de l’Union monétaire. Si les banques ont fait le ménage dans leurs comptes depuis deux ans et accepté récemment un coup de torchon sur leurs obligations grecques, elles ont encore plus de 70 milliards d’encours de prêts en Grèce (dont la moitié détenue par des banques françaises). Les Etats, eux, sont exposés à hauteur de près de 300 milliards d’euros via toute une série de canaux (prêts bilatéraux, Fonds européen de stabilité, BCE, FMI…), selon les derniers pointages de la banque Barclays. L’essentiel du fardeau financier grec est donc désormais porté par le secteur public. En cas de faillite, les contribuables européens paieront la note. Ils risquent de ne guère apprécier d’être les dindons de la farce. Incapable de régler le problème grec, plus apte à dégoûter qu’à donner envie, l’Europe se rapproche du chaos chaque jour davantage. Chaos, un mot qui nous vient directement du grec « khaos »…

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