Jamie Dimon : le crack déchu de Wall Street

Les Echos

Longtemps considéré comme le sauveur de Wall Street et le « banquier le moins haï d’Amérique », le patron de JPMorgan Chase se retrouve aujourd’hui sur le gril au Congrès, un mois après l’annonce d’une perte surprise de 2 milliards de dollars dans les dérivés de crédit.

Humilié mais pas abattu, Jamie Dimon doit défendre aujourd\'hui sa réputation écornée de « meilleur élève » pris en défaut. - Melissa GOLDEN/REDUX-REA

Apremière vue, la façade en brique ne paie pas de mine. Mais une fois franchie la petite porte laquée écarlate, on y hume ce parfum d’encaustique et de vieux cuir tanné qui fait le charme des vieilles écoles huppées de l’Upper East Side. Fondée en 1888, Browning School, à quelques mètres de Madison Avenue, est une institution discrète. C’est dans cette école de « gentlemen » fréquentée par les Rockefeller et les Sulzberger, que Jamie Dimon, cinquante-six ans, l’actuel PDG de JPMorgan Chase, la banque la plus puissante de Wall Street, avait hérité du surnom de « Mad Dog » (« Chien fou »), encore adolescent rebelle à la fin des années 1960. Depuis qu’il a dû annoncer, le 10 mai, une perte massive de 2 milliards de dollars dans les dérivés de crédit (qui pourrait même monter à 4 ou 5 milliards selon les estimations), l’ex-« sauveur de Wall Street » est tombé de son piédestal. Humilié mais loin d’être abattu, l’ancien crack de Harvard, auditionné aujourd’hui par la Commission bancaire du Sénat, a une réputation à défendre.

« Les banques de Wall Street interviennent désormais dans des métiers infiniment plus sophistiqués que leurs propres régulateurs. La perte de JP Morgan montre que la réputation de meilleur de la classe en termes de contrôle de risques est toujours fragile », estime un gérant de fonds alternatif. En réalité, Jamie Dimon n’a jamais vraiment revendiqué l’étiquette de « meilleur élève ». C’est plutôt un rebelle de tempérament. Ce petit-fils d’un banquier grec de Smyrne (l’actuelle Izmir), Panos Papadémétriou – qui a changé son nom en Dimon (pour sa « consonance » française) lors de son arrivée à New York en 1921 -, n’a jamais hésité à contester les autorités. Une anecdote résume bien son esprit frondeur. Lors d’un cours d’histoire américaine à Browning, un de ses camarades noirs s’était fait expulser pour avoir troublé la classe. « Six cent mille sont morts pour libérer les esclaves et voilà comment nous sommes récompensés », commente le professeur après avoir refermé la porte. Ni une ni deux : « Dimon se lève, rassemble ses affaires et prend la porte. » « Il m’a incendié pour ne pas avoir fait de même », raconte son meilleur ami (1). Il n’a rien perdu de son insolence.

« Mad Dog »

Plus récemment, il n’a pas hésité à brocarder une des figures les plus respectées de la finance américaine, l’ancien patron de la Réserve fédérale (Fed), l’« intouchable » Paul Volcker. « De son propre aveu, Paul Volcker a dit qu’il ne comprenait pas les marchés financiers. Honnêtement, c’est ce qu’il m’a démontré », a confié le patron de JP Morgan à Fox Business Network en février. Ironiquement, la perte « stupide » de JP Morgan sur les dérivés de crédit – comme l’a lui-même qualifiée Jamie Dimon -est aujourd’hui la preuve éclatante de l’utilité de la Volcker Rule et de la nécessité de mieux encadrer l’activité spéculative des banques. Quelques mois auparavant, il avait publiquement interpellé, à Atlanta, l’actuel patron de la Fed, Ben Bernanke, sur le coût de la réglementation bancaire, ou qualifié le dispositif de Bâle III sur les ratios bancaires comme « ouvertement antiaméricain ».

Grand et élancé, avec sa chevelure argentée à la Richard Gere et son regard gris bleu, Jamie Dimon est « séduisant pour un banquier », note « Vanity Fair ». L’« anti-Dick Fuld » (l’ancien patron de Lehman Brothers), caricature du banquier vénal », ajoute le magazine « glossy ». Son allure athlétique ( « fit », disent les Américains) n’a pas peu contribué à conforter son image de « banquier le moins haï d’Amérique », comme l’a baptisé le « New York Magazine ». Enfant précoce doué en maths, fils et petit-fils de courtier, Jamie a appris l’art de la finance sur la table de la cuisine de l’appartement familial. A six ans, il a voulu créer son premier « business » de ventes de cartes de voeux. D’un tempérament bagarreur, il adhère au « gang de l’Eclair » avec son frère jumeau Teddy. Il n’a peur de rien.

A Browning, le directeur conclut que « Mad Dog » aura un brillant avenir s’il corrige « son manque de manières dû à son habitude de juger rapidement et de contredire les autres ». A vingt et un ans, il se plonge avidement dans la lecture des chroniques du milliardaire Jean Paul Getty : « How To Be Rich », publiées dans « Playboy ». Cela ne l’empêchera pas de correspondre avec Milton Friedman sur la rédaction de son « essai » sur « Capitalism and Freedom » à la Tufts University (Massachusetts), puis d’entrer à la Harvard Business School en 1980. A Harvard, avec son blouson de cuir bleu, ses jeans noirs usés et sa crinière sur les épaules, il avait la réputation d’être l’étudiant le plus mal habillé de sa promotion. Mais pas le moins séduisant. Au pub du campus, il tombe raide amoureux de sa future femme : Judy Kent, « la plus sexy et la plus brillante de la classe », se souvient l’actuel patron de General Electric (GE), Jeffrey Immelt.

Le mentor Sandy Weill

Sa réputation de « toughest guy on Wall Street », comme l’a baptisé le magazine « Fortune » en 2006, il la doit aussi à un illustre parrain. Ami de la famille, l’ancien patron de Citigroup, Sandy Weill, a joué un rôle clef dans l’éducation du patron de JP Morgan. Dès sa sortie de Harvard, dans la « botte » des Baker Scholars (les 5 % les mieux classés), Jamie Dimon a décliné une offre de Goldman Sachs pour travailler aux côtés de ce personnage légendaire de Wall Street, à l’époque président d’American Express. Celui qui s’est vanté d’être le « destructeur du Glass-Steagall Act » deviendra son principal mentor pendant quinze ans. Jusqu’à la fin 1998 où le dauphin potentiel se fait brutalement limoger par son mentor, dans la foulée de la fusion Citi-Travelers. « Le protégé était devenu trop impatient : il voulait aller plus vite que la musique en briguant le poste de CEO de Citigroup », explique William Cohan, auteur d’un livre remarqué sur la chute de Bear Stearns et fin observateur des excès de Wall Street. Après une courte traversée du désert à Chicago, Jamie Dimon rebondit en organisant la reprise de la banque régionale Bank One. Un coup de maître qui lui permettra de prendre la tête de JPMorgan Chase en 2005.

« Tempête dans un verre d’eau »

Comment le « King of Wall Street » – l’homme qui a hérité des dépouilles de Bear Stearns et a précipité sans complexe la chute de Lehman Brothers avant d’être cité comme un successeur potentiel de Timothy Geithner au Trésor à plusieurs reprises -, a-t-il pu fermer les yeux sur une « stupide » perte de 2 milliards de dollars ? Les enquêtes diligentées par la Securities and Exchange Commission (SEC) et le FBI le diront. Il faudra démêler les responsabilités respectives du trader français Bruno Iksil, surnommé la « Baleine de Londres », de la « chief investment officer » Ina Drew ou du Grec Achilles Macris en charge de l’équipe londonienne. Pour William Cohan, « il ne fait pas de doute que Jamie Dimon exerçait un contrôle direct sur cette filiale de Londres qui a dû engranger des milliards de profits pendant plusieurs années en faisant du trading pour compte propre ». Révélée au grand jour, la perte de courtage de JP Morgan (qui lui a déjà coûté 26 milliards de dollars de valorisation boursière en quelques jours) ne montre pas seulement les failles béantes de la gestion de risques du groupe : elle donne raison aux tenants d’un durcissement de la règle Volcker sur la limitation des activités pour compte propre. Pour certains analystes, JP Morgan se servait d’activités de « couverture » (« hedging ») pour contourner la règle sur le trading pour compte propre en prenant des paris directionnels.

Au final, « s’il n’a pas si mal géré son mea culpa, il a clairement commis une grave erreur en qualifiant, un mois plus tôt, les premières fuites sur des prises de risque disproportionnées de « tempête dans un verre d’eau » », estime William Cohan. Qui ne pense pas, pour autant, qu’il risque sa tête, même si l’économiste du MIT, Simon Johnson, réclame ouvertement sa démission au nom de sa gestion irresponsable des risques. « Si Boeing ou Caterpillar perdaient de l’argent de la même manière, leurs patrons seraient débarqués sur le champ. » D’autres, tels le sénateur démocrate Bernie Sanders ou l’ex-conseillère de Barack Obama, Elizabeth Warren, demandent au moins sa démission du conseil de la Fed de New York, son propre régulateur, pour cause de conflit d’intérêts patent.

En froid avec Obama

« La plupart des CEO bancaires ont sauté depuis la crise. Jamie était celui qui marchait sur l’eau depuis cinq ans. C’est sa première grosse erreur », estime un gérant de fonds spéculatif qui redoute un nouveau tour de vis réglementaire. L’affaire ne va pas aider ses relations avec l’administration Obama qui se sont nettement détériorées depuis deux ans. Un temps considéré comme « l’un des banquiers les plus intelligents de la nation » par le président américain, Jamie Dimon est entré en rébellion (et en disgrâce) depuis qu’il a ouvertement fait savoir qu’il ne goûtait guère les attaques « populistes » présidentielles sur les « fats cats » et l’industrie bancaire. Aujourd’hui, le meilleur avocat de Wall Street se retrouve sur la sellette. Le PDG de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, respire. Pour une fois, la « pieuvre tentaculaire » de West Street n’est plus la seule sous les projecteurs. Grande gueule invétérée, celui qui a longtemps été qualifié de « banquier favori d’Obama » n’est plus en odeur de sainteté.

Au moment où les Américains s’interrogent sur l’efficacité de la réforme financière de 2010, il lui reste encore à démontrer que la banque la plus respectée de Wall Street n’a pas usurpé sa réputation de vertu.

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