Les Etats-Unis au bord de la « falaise fiscale »

Les Echos

Est-ce que l’Amérique joue à se faire peur ? Depuis plusieurs mois, ils sont nombreux à dire, le président de la Réserve fédérale en tête, que le pays est en train de se précipiter la tête la première vers un mur fiscal qui, s’il n’est pas évité, va le faire plonger à nouveau dans la récession. Aux Etats-Unis, on parle de « falaise », la fameuse « fiscal cliff ». Celle-ci est le résultat de lois passées par le Congrès qui, par un hasard malheureux, vont produire leurs effets au même moment, début 2013. D’un côté, il y aura une hausse brutale d’impôts avec la fin de diverses exemptions (à hauteur de 400 milliards de dollars). De l’autre, une forte réduction des dépenses de l’Etat, en particulier dans le secteur de la défense et de la santé (une centaine de milliards). Ce sont des sanctions automatiques qui s’appliquent faute d’avoir trouvé un accord l’an passé pour réduire le déficit budgétaire. Tout cela pourrait amener l’économie à se contracter l’an prochain de 1,3 % au premier semestre, selon les calculs du Congressional Budget Office. Une perspective inquiétante.

Mais le scénario est-il réellement écrit ? Si beaucoup crient au loup, d’autres experts de la politique budgétaire et de Washington sont persuadés que les législateurs trouveront bien un moyen de repousser les échéances. Il y a même une expression consacrée pour cela : « to kick the can ». La difficulté tient à ce que la solution du problème est politique. Or, en l’état actuel des choses, trop de paramètres entrent en ligne de compte et brouillent la compréhension du sujet.

Le premier élément de contexte est lié à la campagne pour l’élection présidentielle, qui aura lieu en novembre. Les deux clans sont campés sur leurs positions, or pour avoir une chance d’éviter le mur fiscal, il faut trouver un compromis, au moins sur la nécessité de reporter le danger. « Il serait évidemment préférable de repousser le problème de quelques mois à un an », estime George Zodrow, professeur d’économie à Rice University. Celui-ci pense que les républicains seront amenés à agir, car le mur fiscal déboucherait sur des solutions qu’ils abhorrent : des hausses d’impôts et des coupes budgétaires dans le secteur de la défense. Les démocrates ont aussi des motivations pour intervenir. Vu la faiblesse de la reprise économique, ils sont favorables à ce que les exemptions d’impôts voulues par George W. Bush et reconduites par Barack Obama soient maintenues pour la classe moyenne. Ils peuvent donc transiger, à condition que les plus riches supportent l’essentiel des hausses d’impôts. Ils vont également chercher à protéger le programme Medicare, qui est menacé par des coupes, à l’instar de la défense. C’est là la version rose du scénario, confortée par les initiatives de quelques sénateurs qui ont avancé des propositions en ce sens.

Mais tout n’est pas si simple. Car face à la dégradation de l’économie, les républicains seront sans doute tentés de jouer une autre carte : celle du statu quo, susceptible d’aggraver la situation, donc de leur attirer des suffrages supplémentaires. Dans les six mois qui viennent, ils vont chercher à marquer leurs différences plutôt qu’à s’accorder avec le camp d’en face. Ce qui laisse penser que rien ne pourra se conclure avant le mois de décembre. Le débat sur le mur fiscal serait donc repoussé à la « lame duck session », la session parlementaire qui suivra immédiatement les élections avec les élus du Congrès actuel, le nouveau Parlement n’entrant en fonction qu’en janvier 2013. C’est un jeu dangereux, parce que les législateurs vont flirter avec les dates butoirs à partir desquelles les fins d’exemption comme les coupes prendront effet.

Retarder le règlement d’une crise fiscale que l’on sait imminente pose plusieurs problèmes. Politiquement d’abord, il est impossible de deviner par avance la disposition d’esprit des législateurs après les scrutins de novembre. Tout dépendra du vainqueur et de la répartition des forces entre la nouvelle Chambre des représentants et le Sénat. « Si les républicains gagnent, il y a tout lieu de penser qu’ils voudront repousser les délais pour peu de temps, jusqu’à l’ouverture du prochain Congrès. Si Obama est réélu, la réponse est moins facile », estime Alan Viard, économiste à l’American Enterprise Institute.

Economiquement ensuite, le fait d’attendre le début de l’hiver pour s’attaquer à la question ne fera qu’aggraver le sentiment d’incertitude des ménages, des entreprises et des investisseurs, qui ont déjà largement de quoi s’inquiéter avec la crise européenne, la faible croissance américaine et le ralentissement de grands pays émergents comme la Chine. Cela suscite un attentisme qui dessert la reprise économique comme l’administration Obama, dont le bilan ne fait que s’affadir à l’approche de l’élection.

Les acteurs économiques craignent un débat dur cet hiver, à l’instar des négociations sur le plafond de la dette à l’été 2011, qui se sont soldées par la dégradation de la note des Etats-Unis. C’est une éventualité d’autant plus plausible que les positions des irréductibles du Tea Party, lors de cet épisode, ont illustré la faiblesse du leadership du Parti républicain. Du coup, certains lobbies, notamment financiers, ont tiré les leçons de la déroute de l’an passé et commencent à entrer en action pour pousser les parlementaires à se mobiliser beaucoup plus tôt.

Ils ont raison de le faire si les Etats-Unis veulent éviter l’accumulation de déboires dont la somme ne fera qu’aggraver la facture. Car au-delà de la falaise fiscale qui commencera à se faire sentir en début d’année prochaine, réapparaîtra dans quelques mois un autre sujet épineux : celui du plafond de la dette américaine, qu’il va falloir de nouveau rehausser en février 2013. Et s’il faut conjuguer les deux négociations, la future administration a du souci à se faire… Car s’ils devaient encore se durcir, personne ne peut prévoir à l’avance l’issue des débats.

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