Le SMIC unique, meilleur ennemi des jeunes

Les Echos

c’est la deuxième chance du « SMIC-jeunes ». Presque vingt ans après l’échec du contrat d’insertion professionnelle (CIP), la notion de salaire minimum minoré, mais progressif, pour les jeunes effectue un timide retour dans le débat d’idées. En 1994, Edouard Balladur, alors Premier ministre, avait tenté d’instituer, pour les jeunes de moins de 26 ans peu qualifiés, un contrat à durée déterminée, mais renouvelable, rémunéré à 80 % du SMIC. Le projet s’inspirait des conclusions d’un rapport du président du Conseil économique et social de l’époque, Jean Mattéoli, lequel constatait, déjà, que le montant du salaire mininum constituait « une barrière à l’emploi des travailleurs peu qualifiés ». Devant l’ampleur des protestations des lycéens et des étudiants, qui dénoncèrent un « SMIC au rabais », Edouard Balladur dut renoncer, son erreur ayant sans doute été de proposer un CDD et non un CDI, ouvert jusqu’au niveau bac + 3. Le traumatisme laissé par cet épisode est resté si profond que toute idée de « SMIC-jeunes » était jusque-là à ranger parmi les grands tabous de la pensée politique. Directeur du Centre de recherche en économie et statistique (CREST) et intellectuellement partisan de ce type de mesure, Francis Kramarz en convient : « Politiquement, c’est inaudible. »

Pourtant, la malédiction du « SMIC-jeunes » est peut-être en passe de se dissiper, doucement. En pratique, le développement de l’apprentissage permet déjà, même si ce n’en est pas l’objectif principal, de contourner l’obstacle que constitue le salaire minimum unique pour l’embauche de jeunes non formés, donc à faible productivité. En effet, un SMIC à taux réduit est déjà appliqué aux jeunes en apprentissage ou en contrat de professionnalisation, en fonction de leur âge et de la durée de leur contrat. Et les salariés de moins de 18 ans, lorsqu’ils ont moins de six mois d’ancienneté, sont payés 10 % au-dessous du minimum légal (20 % avant 17 ans). On peut, aussi, considérer que, dans une certaine mesure, l’obligation de rémunérer le stage en entreprise, effective depuis la fin 2009, est un autre moyen de faire travailler des jeunes au-dessous du SMIC.

Ces contournements discrets sont restés trop spécifiques pour peser sur un taux de chômage des jeunes qui a atteint 22,5 % au premier trimestre 2012. C’est pourquoi l’association patronale CroissancePlus entend briser la glace dans laquelle, depuis vingt ans, est enfermé ce sujet. Regroupant des dirigeants d’entreprises en fort développement, l’organisation présidée par Olivier Duha, cofondateur de Webhelp, préconise un SMIP pour les 17-24 ans, un salaire minimum d’insertion professionnelle. L’idée est d’expérimenter en France le « salaire minimum différencié » institué à la toute fin des années 1990 au Royaume-Uni par le travailliste Tony Blair, à la demande – cela vaut d’être relevé -des syndicats du Trade Union Congress. Dans ce système, la rémunération minimale du jeune salarié augmente avec son âge et son degré de qualification. De 4,40 euros l’heure pour les 16-17 ans, elle monte à 7,15 euros pour les 22 ans et plus. Par comparaison, le salaire horaire, en France, est de 9,22 euros, quels que soient l’âge et la qualification, hors apprentissage.

Pour Olivier Duha, « c’est une solution qui fait tomber la principale barrière à l’entrée des jeunes dans la vie active ». Dans un pays comme le nôtre où le salaire minimum est certes bas en valeur absolue (1.398 euros brut mensuels) mais élevé en termes relatifs (48,5 % du salaire moyen), ses effets négatifs sur l’emploi peu qualifié ne sont plus guère contestés. « L’expérience des entrepreneurs est que, à salaire équivalent, le coût du travail est beaucoup plus important pour des jeunes sans qualification ni expérience », rapporte le président de CroissancePlus. « Le SMIC n’est pas trop élevé pour un jeune qui sort de l’université, mais il l’est pour un jeune sans diplôme », résume, en d’autres termes, l’économiste Francis Kramarz. Lequel met en lumière un autre effet pervers de désincitation aux études. L’assurance de trouver un emploi non qualifié plutôt bien payé dissuade de poursuivre une formation initiale. C’est ce qui s’est produit en Espagne, pendant les années du boom immobilier, où des dizaines de milliers de jeunes ont quitté l’école pour aller travailler sur les chantiers, avec un niveau de salaire inespéré. A l’inverse, un salaire de départ faible proposé aux travailleurs non qualifiés est un élément puissant d’incitation aux études.

Autrement dit, il est économiquement et socialement efficient de proposer un SMIC adapté à des jeunes se présentant sans qualification sur le marché de l’emploi. « Comme c’est d’ailleurs le cas avec l’apprentissage, il est légitime que, pendant toute la période où l’on apprend, l’on touche moins que le salaire minimum », appuie Francis Kramarz. L’existence d’un SMIC unique pour tous recèle un autre élément d’inégalité, que développe Olivier Duha : offrir le même revenu du travail à des salariés installés dans la vie et ayant une famille à leur charge et à des jeunes souvent susceptibles de vivre encore chez leurs parents. Cependant, si fondée soit-elle, l’idée renaissante d’un « SMIC-jeunes » exige, pour avoir une quelconque chance d’infuser dans une société française toujours prête à sacrifier ses intérêts à des symboles, un sérieux effort d’habillage. Ainsi, pour être socialement accepté, le « SMIP » suggéré par CroissancePlus devrait, à la différence de feu le CIP, s’appliquer à un champ bien délimité de jeunes sans diplôme et offrir une garantie de sortie. Par un apparent paradoxe, une opportunité s’est ouverte avec la victoire de la gauche : lavée par avance de tout soupçon en matière sociale, elle seule pourrait réconcilier le SMIC et la jeunesse.

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