Le gouvernement sans politique économique

Les Echos  – Eric Leboucher

A écouter Jean-Marc Ayrault lors de son discours de politique générale, on a compris son objectif, « le redressement dans la justice », mais pas du tout la stratégie pour l’atteindre. La politique économique du gouvernement reste, comme les discours de François Hollande pendant la campagne, vague, en tout cas non formulée clairement et inexpliquée. Il faut lire entre les lignes et se livrer à l’incertaine interprétation des creux.

L’énervante dénégation de la rigueur est le premier facteur de flou. Les « éléments de langage » avancés par le gouvernement (qui a hélas repris cette abêtissante méthode de communication de son prédécesseur) nous disent que François Hollande avait prévenu des difficultés et qu’il n’a fait que très peu de promesses, aucune vraiment coûteuse. C’est juste. Mais il n’empêche que la musique « le changement c’est maintenant » a laissé entendre le contraire et qu’à refuser de faire une pédagogie véritable des temps de crise on laisse croire à l’opinion ce qu’elle veut croire : les riches (les autres) paieront et pas moi. Quand, à l’automne, il faudra augmenter la TVA ou la CSG, comme l’a indiqué la Cour des comptes, le gouvernement va se trouver à court d’« éléments de langage ».

Faute d’avoir parlé clair, resurgira immanquablement le débat sur les 3 % de déficit et l’équilibre en 2017. La récession qui s’est confirmée en Europe, l’anémie de la croissance française ne justifient-elles pas de retarder les échéances ? Seule la gauche de la gauche en parle aujourd’hui, mais, à l’automne, la thèse grossira, ne serait-ce que parce que les Américains poussent dans ce sens keynésien. Pour MM. Hollande et Ayrault le piège est mortel : si le débat monte à gauche, les marchés financiers douteront de leur détermination budgétaire et les taux français prendront l’ascenseur des taux espagnols et italiens.

Mais le flou de la forme cache en réalité l’indécision du fond. La France – le diagnostic est porté depuis longtemps -souffre de deux maux qui se résument dans deux déficits : celui des comptes publics et celui des comptes extérieurs. Le premier dit que l’Etat dépense trop, le second qu’il est de plus en plus difficile de créer des richesses en France et qu’il vaut mieux les importer. Des deux, le plus grave est très nettement le second. Mais la classe politique a mis tant de quinquennats à admettre le premier qu’elle se focalise dessus. La crise et la suspicion des marchés financiers ne lui laissent, il est vrai, aucun choix. Ce serait pourtant une erreur que d’inverser les ordres de priorité.

Que fera M. Ayrault ? L’abandon de la TVA sociale et les nouveaux impôts levés sur les entreprises laissent deviner un choix politique : imposer la rigueur budgétaire au Parti socialiste et aux syndicats est déjà un tel exploit qu’il est impossible, en plus, de leur faire aimer les entreprises, de leur faire dire que leurs marges sont trop faibles et leurs coûts trop hauts. Le gouvernement a déjà du mal avec la « rigueur » alors avec une rigueur au carré, à l’allemande…

Le Premier ministre a laissé planer le doute. Il a renvoyé tous les choix à la conférence sociale qui va s’ouvrir. La méthode eût été louable si cette conférence avait été précédée d’un large débat sur une nouvelle stratégie économique française, sur un arbitrage neuf entre l’emploi et les salaires, d’une part, et l’Etat et les entreprises privées, d’autre part. Hélas, nous restons dans le non-dit et les dénégations, celle de la rigueur comme celle du coût du travail trop élevé en France.

Quand un gouvernement manque d’axe clair, les événements décident pour lui. C’est ce qui vient de se passer, incognito, dans la fonction publique. Le choix par François Hollande de créer 60.000 postes dans l’enseignement est porteur de conséquences en chaîne déterminantes qu’il n’avait sûrement pas imaginées. L’emploi dans tous les autres ministères que les trois exemptés (enseignement, justice, police) vont diminuer plus vite que sous Nicolas Sarkozy, mais, surtout, les salaires de l’ensemble public devront être gelés. C’est un changement fondamental : l’arbitrage est inversé dans la fonction publique entre emploi et salaire. M. Sarkozy voulait moins de fonctionnaires mieux payés. M. Hollande et la crise choisissent le contraire.

Cette nouvelle stratégie subie, du quantitatif aux dépens du qualitatif, est très discutable. Tous les exemples étrangers démontrent que, pour obtenir un Etat plus efficace et moins cher, il vaut mieux réduire les effectifs, mais mieux payer les fonctionnaires pour en recruter de meilleurs, les motiver, les impliquer dans le changement. Et c’est vrai en premier dans l’éducation ! M. Ayrault il est temps d’aller au fond et de parler net.

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