Le Japon dans une impasse politique et budgétaire

Les Echos

Le rebond de croissance est menacé. Les géants de l’industrie, notamment électronique, connaissent une crise historique. Le yen bat des records. La dette atteint un niveau jamais expérimenté par aucun pays développé. Mais, depuis hier soir, le gouvernement japonais ne peut plus répondre à aucune des angoisses qui frappent l’Archipel. Il est paralysé. Les partis d’opposition, qui contrôlent la chambre haute du Parlement, ont réussi à faire voter une motion de censure contre le Premier ministre, Yoshihiko Noda.

Si la procédure ne contraint pas le chef du gouvernement à présenter immédiatement sa démission, elle va entraîner une paralysie immédiate des travaux parlementaires et bloquer le vote de plusieurs projets de loi, jugés cruciaux pour l’avenir du pays. Attaqué de toutes parts, et même au sein de sa propre formation, au plus bas dans les sondages, Yoshihiko Noda va être contraint d’accepter des élections anticipées en octobre ou en novembre. Une nouvelle majorité devrait l’emporter et le Japon connaîtra son 7 e Premier ministre en à peine six ans.

En août, le pays avait pourtant connu un rare moment de maturité nationale qui avait laissé brièvement espérer que les élus, tous partis confondus, étaient décidés à se ressaisir pour enfin s’attaquer aux grandes réformes économiques et sociales dont l’Archipel a besoin. Aux termes de longs pourparlers, le parti au pouvoir, le DPJ de Yoshihiko Noda, et le plus grand parti d’opposition, le LDP, s’étaient entendus pour adopter un doublement graduel du taux de la taxe sur la consommation.

Cette « TVA » aujourd’hui limitée à 5 % va atteindre le taux de 8 % en avril 2014 puis 10 % en octobre 2015. Chaque année, cette hausse devrait alors permettre à l’Etat d’encaisser 13.500 milliards de yens (135 milliards d’euros) supplémentaires afin d’alimenter un budget de plus en plus compliqué à boucler. Depuis trois ans déjà, les revenus fiscaux du pays couvrent moins de la moitié du budget annuel de la nation. Il lui faut donc émettre sans cesse de nouvelles obligations alors qu’il connaît déjà le plus fort taux d’endettement de l’OCDE. Selon les statistiques du ministère des Finances, la dette publique équivaut désormais à 230 % du produit intérieur brut (PIB). En Grèce, ce taux n’est que de 165 %. Commentant la validation de la hausse de la TVA, le Premier ministre avait salué « un premier pas important ». C’était peut-être le dernier. Après ce vote historique, les partis se sont repliés dans leur guérilla politicienne traditionnelle et les autres grandes réformes ont été oubliées. Le doublement de la taxe sur la consommation ne va pourtant pas suffire à contenir le gonflement de la dette du pays.

Confronté depuis plus de dix ans à un taux de fécondité de seulement 1,4 enfant par femme, à une progression de l’espérance de vie de ses habitants et à une fermeture de ses frontières à toute immigration massive, l’Archipel vit un spectaculaire vieillissement de sa population, qui entraîne une inexorable poussée des dépenses sociales. En 2060, 40 % des Japonais auront plus de 65 ans. D’ici là, l’Etat va voir ses dépenses de santé et de retraites naturellement augmenter d’au moins 1.000 milliards de yens (10 milliards d’euros) par an. Très vite de nouvelles hausses d’impôts devraient alors être mises en place. Mais, dans un contexte de croissance quasi nulle et de stagnation des salaires, une poussée continue de la pression fiscale s’annonce difficile.

Si le pays ne peut augmenter ses revenus indéfiniment, il va devoir accepter de se tourner vers le volet dépenses de son budget. Or, depuis le début des années 2000 et le gouvernement Koizumi, l’exécutif nippon a déjà considérablement coupé dans ses dépenses non sociales, et particulièrement dans ses financements de travaux publics. Il lui reste donc peu de marge de manoeuvre. Comme en Occident, les économistes proposent de repousser l’âge de départ à la retraite, de réduire certaines pensions et d’augmenter la part des dépenses médicales payées par les ménages. Mais ces propositions ne percent pas dans le débat public.

Pour beaucoup d’élus de droite comme de gauche, les coupes dans les dépenses n’apparaissent en fait pas prioritaires puisqu’ils estiment que le pays peut continuer à s’endetter, à moindres frais, pour boucler ses budgets. Les rendements des taux d’emprunt japonais à 10 ans étaient tombés à 0,72 % en juillet. Contrairement aux gouvernements grec, italien ou espagnol, qui doivent emprunter sur les marchés internationaux et doivent donc faire la preuve de la rigueur de leur gestion financière, l’Etat japonais emprunte, lui, à ses propres ménages, banques, sociétés d’assurances et entreprises, qui disposent de peu d’options d’investissement alternatif. Plus de 94 % des obligations souveraines nippones sont ainsi détenues par des investisseurs japonais. Et cet accès privilégié à un argent bon marché n’est pour l’instant pas menacé puisque les entreprises et les ménages du pays disposent toujours d’une épargne consi-dérable, martèlent les opposants à la rigueur.

A court terme, les courbes statistiques leur donnent raison. Mais, sur le temps long, ce défi à la gravité semble beaucoup plus fragile. L’épargne des ménages se réduit avec le vieillissement de la population et l’apparition de déficits commerciaux, en partie liée à une baisse de compétitivité de certaines exportations nippones handicapées par un yen cher, pèse sur l’excédent du compte courant du pays. Inexorablement, les titres publics vont donc se révéler beaucoup plus sensibles à la pression des marchés et le pays ne pourra plus, à l’horizon 2020 ou 2030, se financer à si bon compte. Il doit donc avoir le courage dès aujourd’hui d’enclencher une réforme fiscale ou une réforme sociale.

Mais, à Tokyo, les élus ne veulent pas bousculer l’opinion publique. Comme sur de nombreux autres dossiers – place de l’électricité nucléaire, différends territoriaux avec la Chine et la Corée du Sud -, ils préfèrent repousser les problématiques, dans l’espoir vain de les voir s’autodissoudre. Il y a des élections à gagner.

Cette analyse est la quatrième de notre série de rentrée décrivant la situation politique et économique dans sept grands pays.

 

 

 

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