Didier Saint-Georges : « Cela peut être un événement majeur pour la zone euro et les marchés »

Les Echos

Didier St Georges, membre du comité d’investissement chez Carmignac Gestion

La réunion de la Banque centrale européenne, jeudi, est très attendue par les marchés… Trop attendue ?

Les choses se passent effectivement comme si Mario Draghi, le président de la BCE, était en train d’arriver à faire avancer ses convictions. Cela a commencé avec les prêts à long terme aux banques en décembre dernier. Le secteur bancaire était alors dans une situation critique, il y avait « le feu à la maison ». Et Draghi a réussi à faire valoir auprès de l’Allemagne la nécessité de ces injections de liquidités pour soulager le financement bancaire, même si ces opérations n’étaient pas très « orthodoxes ». Au printemps et au début de l’été, il y avait le feu à la maison sur les dettes souveraines. Draghi a eu cette fameuse petite phrase pour dire qu’il était « prêt à tout pour sauver l’euro ». Y compris à racheter, dans des conditions qui restent à déterminer, la dette des pays en difficulté.

Cela vous paraît-il justifié ?

On assiste en ce moment à des dérèglements de marchés fondamentaux. Les investisseurs globaux ont énormément de liquidités. Mais ils préfèrent les investir sur des actifs à court terme offrant très peu, voire pas du tout de rendement, plutôt que de prêter à des Etats à des taux raisonnables. Ce qui explique que les taux de l’Allemagne ou de la France à court terme soient passés en territoire négatif. La notion d’« économie du désastre », utilisée par un économiste il y a quelques années, décrit bien cette vision, une vision apocalyptique de l’avenir, et explique de tels dérèglements. Les investisseurs n’ont qu’une obsession, mettre leurs avoirs en sécurité, quitte à ne rien gagner. Une situation qui est mortelle à terme pour les pays endettés et pour l’économie en général. Du coup, Draghi essaye de convaincre l’Allemagne que le seul moyen de remédier à ces dérèglements, c’est d’offrir un filet de sécurité pour les prêteurs privés, permettant de réduire les coûts de financement des pays emprunteurs. Autrement dit, que la BCE agisse pratiquement comme un prêteur en dernier ressort. En offrant cette sécurité, les capitaux extérieurs doivent revenir vers l’Espagne et l’Italie notamment.

Les jours prochains peuvent donc marquer un tournant…

Si cela se matérialise, cela peut être un événement majeur pour la zone euro et les marchés. Non seulement les pays en difficultés retrouveraient un coût de financement raisonnable, mais l’ensemble des « actifs risqués » profiterait de cet apport d’oxygène. A contrario, les taux des pays « refuge », l’Allemagne et la France notamment, pourraient en être victimes, avec une nette normalisation de leurs primes de risque respectives.

Il y a cependant des risques que cela ne se fasse pas…

Oui, un tel mécanisme d’intervention suppose des conditionnalités, des règles de redressement budgétaires imposées aux pays qui bénéficieront des achats de dette. C’est tout l’enjeu des négociations actuelles, des différentes rencontres de Mariano Rajoy avec ses partenaires européens. Sur les modalités même d’intervention, la voie est étroite : la BCE ne peut pas fixer un seuil cible d’intervention sur les taux sous peine d’être aussitôt « testée » par les spéculateurs. Il faut qu’elle garde un certain mystère sur la manière dont elle va intervenir. Comme au jeu d’échecs, la menace est souvent plus forte que l’exécution. En outre, de nombreuses questions restent en suspens : que se passe-t-il si les conditions imposées ne sont pas satisfaites ? Est-ce que la BCE gardera un statut privilégié par rapport aux autres créanciers ? Quelle sera la réponse de la Cour constitutionnelle allemande ? Si Draghi parvient à naviguer à travers ces interrogations, il aura vraiment fait un parcours impressionnant depuis un an et réussi à entraîner l’Allemagne dans une posture plus souple. Beaucoup de tabous ont été levés depuis un an, mais là, ce serait vraiment une nouvelle étape majeure dans la crise de la zone euro.

Comment vous préparez-vous à ces différentes décisions ?

Nous essayons d’être le plus agile possible. Les enjeux sont tels, dont la survie de la zone euro – excusez du peu ! -que l’analyse des fondamentaux économiques ne suffit pas. Les critères de rendement / risques peuvent être très inopérants sur courte période. La liquidité et le sentiment des investisseurs jouent alors davantage. Les indices peuvent gagner ou perdre 20 % très rapidement. Et en dépit de nos convictions fondamentales, on ne peut ignorer ces mouvements. On ne peut ignorer la bouée de sauvetage que Draghi tente de jeter. Au début du mois d’août, nous avons donc réexposé nos portefeuilles aux risques. Nous sommes par exemple passés en quelques jours au sein du fonds phare Carmignac Patrimoine d’une exposition aux actions de 2 % à 43 %, en désactivant des couvertures. Mais nous restons très vigilants.

Et en termes de thèmes d’investissement ?

Au sein des fonds, nous sommes un peu revenus sur le secteur financier, que nous sous-pondérons moins dans les portefeuilles. Nous avons même acheté les actions et obligations de quelques banques en Europe. Nous avons également acquis un peu de dette italienne. Autrement dit, nous jouons surtout sur les secteurs pour lesquels la BCE a la main. Mais nous continuons de faire très attention aux cycles économiques. Nous ne sommes pas revenus du tout sur les valeurs industrielles. Le thème pour lequel la visibilité nous semble la meilleure est celui de la consommation ; dans les marchés émergents avec Baidu, le Google chinois, aux Etats-Unis avec Apple ou Yum, en Europe avec des sociétés comme Richemont, LVMH ou, dans le secteur de la santé, Novo Nordisk.

 

 

 

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