Gaz de schiste : un blocage français

Les Echos

Alors que la transition énergétique est l’un des sujets clefs de la conférence environnementale qui s’ouvre aujourd’hui, le dossier des gaz de schiste semble toujours au point mort. Malgré les promesses qu’ils recèlent en termes d’emplois et de compétitivité.

Des norias de camions saccageant des réserves naturelles ; des têtes de puits fleurissant par centaines dans nos campagnes ; des forages violentant nos sous-sols, au risque de polluer les nappes phréatiques, de provoquer des séismes ; et pour couronner le tout, des produits chimiques hautement cancérigènes, susceptibles de nous empoisonner… Présentée sous ce jour, l’exploitation des prometteuses réserves de gaz de schiste repérées sous le sol français avait assez peu de chance de susciter l’enthousiasme général. Depuis trois ou quatre ans, ce qui aurait pu être un passionnant débat de politique énergétique s’est malheureusement résumé à cela. Face à ces descriptions apocalyptiques, les partisans des gaz de schiste, ou ceux qui demandent simplement « à voir », en encourageant une évaluation plus précise des ressources nationales, ne sont plus audibles.

Résultat ? Un blocage complet. Les premiers permis de recherche ont été abrogés l’an passé par le précédent gouvernement. Et le nouvel exécutif campe sur la même ligne : une interdiction pure et simple du seul procédé permettant d’explorer et d’extraire ce gaz non conventionnel, la fracturation hydraulique (lire ci-contre). Alors que s’ouvre aujourd’hui la grande conférence environnementale censée tracer de nouvelles pistes pour la transition énergétique (lire pages 4 et 5), le dossier des gaz de schiste apparaît, plus encore peut-être que le nucléaire, comme un casus belli, susceptible d’enflammer le camp écologiste. Les pétroliers et les gaziers, eux, rongent leur frein. Mais continuent de s’activer en coulisses pour convaincre les pouvoirs publics d’assouplir leur position… Sur le papier, les estimations qui circulent ont, il est vrai, de quoi les faire rêver : d’après l’Agence américaine d’informations énergétiques (EIA), la France recèlerait pas moins de 5.100 milliards de mètres cubes de réserves récupérables de gaz de schiste. Soit plus de 100 fois sa consommation annuelle…

Une foule d’exemples alarmants

« Dans cette affaire, la question est la même que pour le nucléaire, résume un industriel. Nous rechignons collectivement à changer notre mode de vie, nous voulons continuer à nous chauffer, nous déplacer, et pour cela, jusqu’à preuve du contraire, nous avons besoin d’énergie. Produire de l’énergie, c’est compliqué, parfois risqué, et pas toujours neutre sur le plan de l’environnement. En retour, notre société doit se demander quelles nuisances elle est prête à accepter, quels risques elle est prête à prendre, pour continuer à consommer comme elle le fait. » S’agissant des gaz de schiste, le choix a été, jusque-là, assez simple à formuler. Dans la colonne des moins, une foule d’exemples alarmants tirés de l’expérience américaine, où les « shale gas » connaissent depuis cinq ans un essor impressionnant : contamination des sols, fuites de gaz, pollution des eaux, manque de transparence sur les additifs chimiques utilisés… Au Texas et ailleurs, la ruée vers les gaz de schiste a parfois un petit goût de Far-West, sans foi ni loi. Des dérapages qui ont été abondamment relayés de ce côté-ci de l’Atlantique. Au point d’occulter les retombées positives de cette fièvre gazière : en moins d’une décennie, elle a en effet bouleversé le bilan énergétique des Etats-Unis, redevenus autosuffisants et qui envisagent même désormais d’exporter une partie de leur production. L’exploitation massive des « shale gas » a surtout entraîné un effondrement des prix du gaz outre-Atlantique, désormais cinq fois moins élevés qu’en Europe. Un atout de taille pour la compétitivité industrielle américaine. Sans oublier les centaines de milliers d’emplois (de 400.000 à 650.000 selon les estimations) créés à la faveur de ce boom gazier.

Des relevés géologiques insuffisants

A l’échelle française, voilà le genre d’arguments qui permettraient peut-être d’éclairer différemment le débat. Exercice difficile. La preuve : ni les principaux groupes concernés, ni les experts chargés de rapports sur le sujet ne se sont risqués jusqu’ici à prédire les retombées d’une exploitation des réserves nationales sur l’emploi ou sur notre facture énergétique. Avec un argument imparable : nous savons que le sol français renferme du gaz de schiste, mais les relevés géologiques dont nous disposons sont trop anciens ou trop incomplets pour que nous puissions en déduire le niveau des ressources exploitables ; pour y voir plus clair, seules des campagnes d’exploration sur les zones identifiées de longue date permettraient d’établir des objectifs de production précis. Campagnes d’exploration pour l’heure interdites…

En attendant, les spécialistes en sont donc réduits à jongler avec les hypothèses. Le cabinet SIA Conseil est l’un des premiers à avoir tenté d’analyser le potentiel et les perspectives des gisements français. Mais, faute de données suffisantes, il s’est focalisé sur les trois concessions abrogées l’an dernier : celles de Montélimar (Drôme), de Nant (Hérault) et de Villeneuve-de-Berg (Ardèche), représentant environ 10 % des réserves récupérables de gaz de schiste en France, soit un peu plus de 510 milliards de m 3, selon les estimations de l’EIA. Sur cette base, les équipes de SIA Conseil décrivent deux scénarios (voir sur http://www.lesechos.fr/document). Le plus prudent prend en compte une série de contraintes politiques et environnementales limitant fortement l’exploitation, mais permettant tout de même de viser une production de 2 milliards de m 3 par an pendant quinze ans. En d’autres termes, résume le cabinet de conseil, « l’exploitation maîtrisée et raisonnable de seulement 10 % des réserves récupérables du pays pourrait contribuer à 5 % de ses besoins en gaz ». Sous ces mêmes hypothèses, et en se référant au précédent américain, les rédacteurs de l’étude estiment qu’une mise en production « progressive » de ces trois concessions entraînerait la création de 10.000 emplois directs et indirects.

Sans être aussi précis, les industriels du secteur ont toujours souligné les perspectives qu’ouvrirait une exploitation à grande échelle des gaz de schiste pour les groupes français. Car c’est un fait : aux différents maillons de la chaîne, des entreprises hexagonales peuvent revendiquer un savoir-faire précieux pour la production de ces gaz si particuliers. On pense à Total et GDF Suez, bien sûr, mais pas seulement… Du forage à la fourniture des énormes quantités d’eau nécessaires (entre 10.000 et 20.000 m 3 par puits), des compagnies comme Vallourec, Technip, Veolia, Suez Environnement, Air Liquide seraient vraisemblablement de la partie. Cette notion de « filière gaz de schiste » est un argument qui porte. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, y est particulièrement sensible.

La parole aux scientifiques

Mais, dans le contexte actuel, les promesses d’activité et d’emplois ne suffiront pas à déverrouiller le dossier. Trop de peurs, trop d’inconnues entourent l’exploitation des « shale gas ». Alors, pour faire de la « pédagogie » et convaincre le grand public qu’il est possible d’exploiter ces ressources sans causer de dommages majeurs, les industriels ont désormais tendance à s’effacer derrière les scientifiques. Depuis peu, certains préconisent le lancement de programmes d’exploration dans un but exclusif de recherche, sous l’égide d’organismes universitaires, pour affiner notre connaissance du sous-sol sans se reposer uniquement sur les opérateurs pétroliers et gaziers. Parallèlement, depuis quelques mois, des géologues et physiciens s’efforcent dans des revues spécialisées de dépassionner le débat, en pointant les risques avérés, et surtout en indiquant comment les limiter. Ainsi, dans une contribution récente, Bruno Goffé, directeur de recherche au CNRS, relativisait plutôt les impacts environnementaux de la fracturation hydraulique : « D’un point de vue scientifique, technique, organisationnel ou réglementaire, tous ces aspects sont à la portée des savoir-faire actuels », expliquait-il.

Preuve qu’il n’est pas forcément nécessaire de trouver une nouvelle technique d’extraction pour rouvrir le dossier. « La fracturation hydraulique est un procédé éprouvé. Le plus important est se doter des moyens administratifs suffisants, d’un cadre réglementaire extrêmement contraignant, pour encadrer étroitement l’activité des exploitants », recommandait d’ailleurs l’an passé l’un des experts chargés de rédiger le rapport interministériel consacré au sujet.

Au passage, et puisque la réforme du Code minier semble à l’ordre du jour, les partisans de l’exploitation des gaz de schiste ont trouvé un nouvel angle d’attaque : rien ne sera possible sans l’implication des collectivités locales concernées. Or, en l’état, ni les communes, ni les départements ou régions abritant des ressources potentielles n’ont le moindre intérêt à voir des gisements développés. Sur le plan financier, seul l’Etat, propriétaire du sous-sol, y trouverait son compte. Comme pour les centrales nucléaires, il apparaît donc essentiel de les intéresser matériellement aux projets des opérateurs. Un levier fiscal qui désamorcerait sans doute bien des conflits locaux. Mais, là encore, la démarche exigera beaucoup de doigté et de pédagogie…

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Le gaz de schiste, également appelé « gaz de roche-mère » ou « gaz de shale » (en anglais : « shale gas »), est un gaz d’origine naturelle, engendré par la décomposition d’argile riche en matières organiques. Contrairement au gaz naturel, il est piégé dans les roches où il se forme, et il est donc nécessaire de fracturer ces roches pour pouvoir le récupérer, à grande profondeur (entre 1 et 3 kilomètres).
Le procédé utilisé pour extraire ce gaz combine des techniques de forage horizontal et de fracturation hydraulique. Très controversée, cette méthode consiste à injecter à très haute pression (plus de 600 bars) un mélange d’eau, de sable et d’additifs chimiques pour fissurer la roche et libérer les poches de gaz emprisonnées. Elle consomme une énorme quantité d’eau : l’équivalent de 4 piscines olympiques par puits…

 

 

 

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