La stratégie de l’Espagne pour éviter l’aide de l’Europe

Les Echos

Achacune de ses comparutions publiques – nombreuses depuis la rentrée -, la question fuse : « Quand l’Espagne va-t-elle demander l’assistance des fonds de secours européens ? » A chaque fois, le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, se dérobe : « Aucune décision n’a encore été prise. » Il se doit d’être « prudent », dit-il : il faut étudier avec beaucoup d’attention les conditions et les conséquences, pour l’Espagne comme pour la zone euro, d’une telle demande d’aide. Il est évident que l’Espagne joue la montre.

Pourquoi le gouvernement a-t-il adopté cette stratégie ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’analyse de la situation faite dans le premier cercle de Mariano Rajoy. Selon l’entourage du chef du gouvernement, la flambée des taux d’intérêt espagnols sur les marchés est moins due au risque de crédit (le risque de défaut) qu’au risque de convertibilité (le risque d’un retour à la peseta). En clair : au-delà des problèmes hispano-espagnols (les banques, le déficit public, le lourd endettement privé et le chômage), ce sont les doutes sur la survie de l’euro qui pénalisent l’Espagne.

Cette analyse a reçu une double validation. Premièrement, la Banque centrale européenne (BCE) a reconnu cet été l’existence – « inadmissible » dans une union monétaire -d’un risque de convertibilité. Deuxièmement, la mise en place d’un programme illimité d’achat de dette souveraine sur le marché secondaire, qui prouve l’engagement de la BCE à défendre coûte que coûte l’euro, a fait drastiquement baisser les taux espagnols. Dès le mois d’août, après les déclarations rassurantes du président de la BCE, Mario Draghi, les taux à court terme s’étaient bien détendus. C’est maintenant au tour du taux à dix ans, qui évolue actuellement autour de 5,6 %, contre près de 7,5 % fin juillet. Soit une baisse de 200 points de base en seulement deux mois !

Qu’est-ce qui a changé en deux mois ? La situation économique espagnole ou l’assurance que l’euro est « irréversible » comme le martèlent les dirigeants européens ces dernières semaines ? La réponse est évidente : les 200 points de base étaient bel et bien une prime de risque de convertibilité. D’aucuns opposeront que si les taux se détendent, c’est parce que les marchés anticipent une demande d’aide de l’Espagne et que, si elle tarde, ils finiront par remonter. Mais, pour l’instant, les faits donnent raison à l’analyse espagnole : le feu vert, même conditionnel, de la Cour constitutionnelle allemande sur le Mécanisme européen de stabilité (MES), qui est encore un pas dans la direction de l’irréversibilité de l’euro, a encore fait baisser les taux espagnols…

On comprend alors le pourquoi de la stratégie de la montre. D’ici à la fin de l’année, la zone euro a encore beaucoup de rendez-vous cruciaux pour son avenir, notamment les Conseils européens d’octobre et de décembre, où doit être adoptée une feuille de route vers l’union bancaire, pas supplémentaire vers une « véritable » union économique et monétaire. « Il faut donner un phare aux traders et aux investisseurs, comme ça été le cas avec le traité de Maastricht au moment de la crise du système monétaire européen », avançait dès juin un proche conseiller de Mariano Rajoy.

L’idéal, pour l’Espagne, serait donc de pouvoir patienter jusqu’à ce que les preuves que l’euro est irréversible soient si tangibles que sa survie ne soit plus remise en question. Une telle assurance ferait encore baisser un peu les taux espagnols et rendrait caduque une demande d’aide. A condition, bien sûr, que l’Espagne fasse son travail : le reste de la prime de risque ne disparaîtra pas du jour au lendemain, mais au fur et à mesure des réformes structurelles, de la reprise de la croissance et de la création d’emploi. Ce qui n’est pas une mince affaire.

Evidemment, cette stratégie est loin d’être sans risque. Le chemin d’ici à décembre est truffé d’obstacles, tant intérieurs qu’extérieurs. Il suffirait que la sortie de la Grèce de la zone euro revienne sur le tapis ou que les Etats membres ne parviennent pas à se mettre d’accord sur l’union bancaire pour que les incertitudes hantent de nouveau les esprits des investisseurs et fassent flamber les taux. Il suffirait que l’Espagne, prise dans un cercle vicieux récessif, ne parvienne pas à respecter son objectif de déficit pour cette année (6,3 % du PIB) pour que les tensions reprennent et que la demande d’aide devienne inéluctable.

La recapitalisation bancaire peut également être un élément déstabilisateur. Tout repose sur la transparence et la crédibilité du processus, et notamment de la dernière phase de l’audit qui doit être rendue publique fin septembre. Que les investisseurs y croient, et la recapitalisation servira non seulement à remettre sur pied le secteur bancaire espagnol et à lui permettre de retrouver sa fonction de financement de l’économie, mais aussi à reconstruire leur confiance envers le pays. Que les investisseurs en doutent, et la zone euro aura signé un chèque d’un maximum de 100 milliards d’euros pour pas grand-chose. Car aucun investisseur ne prête sans confiance.

Les possibilités que cette stratégie fonctionne sont donc (très) minces, mais elles existent. D’autant qu’une demande d’aide n’est pas sans conséquence négative pour l’Espagne. Elle achèverait politiquement un dirigeant déjà bien peu considéré par l’opinion publique : 73 % des Espagnols estiment que Mariano Rajoy ne fait pas un bon travail et 84 % disent avoir peu ou pas confiance en lui, selon un sondage Metroscopia publié dimanche 9 septembre. Une demande d’assistance risquerait également de faire tomber la note de crédit de l’Espagne en catégorie spéculative, du moins chez l’agence de notation Moody’s. Le plus désastreux serait le ricochet d’une telle dégradation sur les grandes entreprises espagnoles, très rarement notées au-dessus de la dette de leur pays. Etant donné le coût politique et économique d’une demande d’aide, il est rationnel que le gouvernement de Mariano Rajoy prenne le pari que cette stratégie fonctionne.

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :