« Le statut de devise refuge du dollar est sous-estimé »

Les Echos – HANS REDEKER, RESPONSABLE MONDIAL DE LA STRATÉGIE DES CHANGES CHEZ MORGAN STANLEY

Les marchés des changes ont connu une rentrée en fanfare marquée par deux réunions historiques. La Banque centrale européenne (BCE) a d’abord présenté son très attendu plan de soutien aux marchés obligataires de la zone, alors que la Réserve fédérale se lançait quelques jours plus tard dans le plus ambitieux de ses 3 plans d’assouplissement quantitatif (QE), sans limite de temps. Un activisme qui a sorti de leur torpeur des marchés assoupis et jusqu’ici comme paralysés par le risque d’éclatement de la zone euro. Ce risque s’éloigne sans être pour autant une garantie de tranquillité. Dans ce contexte, la première monnaie mondiale, le dollar, fait figure de « devise refuge » de choix, selon le responsable des changes de Morgan Stanley. Avant peut-être que la découverte des immenses ressources énergétiques aux Etats-Unis fasse du billet vert une nouvelle devise pétrole.

Quelles sont les conséquences pour le dollar du nouveau programme d’assouplissement quantitatif de la Réserve fédérale ?

Le dollar devrait baisser d’ici à la fin de l’année, notamment par rapport à l’euro, mais pas à long terme. En effet, il n’y a pas de changements structurels qui seraient préjudiciables de manière significative à sa valorisation. Au contraire, la découverte d’immenses ressources énergétiques (pétrole, gaz…) dans le pays est clairement un facteur positif pour le billet vert, en ce qu’elle va réduire la dépendance énergétique du pays et améliorer sa balance des paiements courants. Il se peut que les marchés sous-estiment le statut de devise refuge du dollar. A long terme, c’est sans doute le meilleur candidat à ce statut. Le retour en force des Etats-Unis va être la grande histoire de ces prochaines années, ce qui est positif pour leur devise.

L’autre grande monnaie, l’euro, a-t-elle vu ses perspectives changées par les initiatives de la BCE en septembre ?

L’action du gouverneur de la BCE, Mario Draghi, destinée à restaurer les courroies de transmission de la politique monétaire, a réduit une part du risque de dislocation de l’euro. Le programme OMT (« outright monetary transactions ») a recréé des conditions de marché plus sûres, ce qui est un facteur de confiance. Ainsi, la monnaie unique devrait-elle pouvoir poursuivre sa hausse, mais pas de manière très importante. Etant donné que la zone euro n’a d’autre choix que de maintenir des taux d’intérêt très bas pendant longtemps, compte tenu des difficultés économiques actuelles, la monnaie unique devrait remplacer à l’avenir le dollar dans son rôle de devise de financement du « carry trade » [NDLR : devise empruntée par les opérateurs qui vont ensuite investir dans des devises offrant des taux d’intérêt plus forts]. Cela devrait peser sur sa tenue, l’euro devenant alors une devise « risk off », qui évolue à l’inverse de l’appétit pour le risque.

A la lumière des récentes décisions de la Banque du Japon, quelles sont les perspectives d’évolution du yen ?

La pression politique sur la Banque du Japon s’est accrue pour qu’elle agisse contre la force de sa monnaie, mais son approche a été jusqu’ici bien moins agressive que celle de la Réserve fédérale ou de la BCE, et, par conséquent, a rencontré un succès limité. Les flux des étrangers, en quête de sécurité, se sont concentrés essentiellement dans les fonds monétaires nippons et très peu sur les actions japonaises. Or ces flux sont plus volatils et ne continueront que si le yen s’apprécie. Ils peuvent s’inverser très vite en cas de baisse de la devise et cette faiblesse nourrira la baisse dans un cercle vicieux. De leur côté, les gérants de fonds japonais, investis en T-bonds et qui veulent se protéger contre une baisse du dollar et une hausse du yen, ont couvert la majeure partie de leur exposition en dollar, en profitant du bas coût des couvertures. Si la Banque du Japon décide d’intervenir sur le marché pour vendre des yens, un débouclage massif des positions de ces gérants pourrait se produire, affaiblissant encore le yen. Enfin, une hausse des taux d’intérêt réels en dehors du Japon, reflétant le passage d’un environnement de déflation à un scénario de « reflation » [NDLR : processus de reprise de l’activité et de l’inflation], pourrait accentuer encore la faiblesse de la devise nippone, en incitant les investisseurs japonais à aller chercher du rendement en dehors de leurs frontières.

La volatilité des monnaies du G10 a été basse, vous attendez-vous à une poursuite de cette tendance ?

La volatilité est fonction de la liquidité, et celle-ci est abondante sur les marchés grâce aux politiques d’assouplissement agressives mises en oeuvre de par le monde. Ainsi, la volatilité devrait rester contenue dans un futur proche. Mais un regain de tensions au Moyen-Orient pourrait déclencher une forte hausse de la volatilité du pétrole, qui se transmettrait alors aux marchés des changes.

Le Brésil s’est récemment plaint de la faiblesse du dollar et des conséquences sur sa propre devise, jugée trop vigoureuse. Pensez-vous que nous soyons à la veille d’une nouvelle « guerre des changes » ?

Dans le cas du Brésil, le réal est bien plus influencé par la situation économique intérieure que par la politique monétaire américaine. Le concept même de « guerre des changes » [NDLR : course générale à l’affaiblissement des monnaies, par des interventions, afin de redonner de la compétitivité] est un peu exagéré, et nous ne nous attendons pas à ce qu’il se traduise réellement dans les faits. L’évolution des monnaies est avant tout la conséquence des politiques économiques nationales. Il faut d’ailleurs garder à l’esprit que les programmes d’assouplissements quantitatifs constituent une forme d’interventionnisme sur les obligations – bien plus efficace d’ailleurs que sur les changes -, compte tenu de la force de frappe illimitée de certaines banques centrales (Fed, BCE). Pourquoi alors intervenir sur les changes avec des munitions limitées, alors qu’il est plus simple et efficace d’agir sur les taux, ce qui a en outre un effet sur les devises ?

 

 

 

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